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Critiques Théâtre

Jaha Koo

The History of Korean Western Theatre

Ne pas se fier aux apparences : la nouvelle pièce du metteur en scène coréen n’a rien d’un cours magistral d’histoire. Jaha Koo y effleure, tout en précaution et douceur, les traumatismes, secrets et silences hérités du passé colonial. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 25 sept. 2020

En voyant l’écran vidéo dressé en fond de scène, on se pensait embarqués pour une nouvelle « pièce power-point ». Raté. C’est Cuckoo, le rice-cooker parlant, (héros de la précédente pièce de Jaha Koo que l’on retrouve ici avec un plaisir non dissimulé) qui se charge de désamorcer d’emblée ces fausses attentes. The History of Korean Western Theatre n’est pas une pièce sur l’histoire du théâtre coréen. Ce n’est pas non plus une pièce documentaire. Que ce soit tenu pour dit.

De cette fameuse histoire, on en apprendra juste assez. À savoir cette quantité parfaite d’informations qui nous laisse avec plus de questions que de réponses. Il y a plus de cent ans, donc, deux ans avant l’invasion japonaise, le théâtre coréen aurait officiellement vu le jour. Son acte de naissance est une décision politique : celle d’importer les codes et le corpus du théâtre occidental pour se « moderniser » tout en reléguant dans les limbes de l’impensé les pratiques déjà existantes. Et Jaha Koo, avec sa dégaine dégingandée d’éternel adolescent timide, d’adresser à son auditoire cette interrogation insoluble : que signifie, pour un homme ayant décidé de faire de la scène sa vie, de s’inscrire dans une histoire de l’art falsifiée, trouée par la colonisation culturelle et fondée sur un oubli organisé ?

 

The History of Korean Western Theatre - JAHA KOO/CAMPO [Teaser] from CAMPO on Vimeo.

 

Sauf que le terreau de cette interrogation est plus profond encore. Et la réminiscence de la célébration des « cent ans » du théâtre coréen fonctionne presque comme un souvenir-écran. Il en masque un autre, plus fondateur : comment se construire avec les non-dits de la personne que l’on aime le plus au monde quand la chaîne de la transmission est brisée par les secrets et les désirs d’oubli, précocement exaucés par une maladie d’Alzheimer ? C’est en maintenant le dialogue coûte que coûte que Jaha Koo trouve une piste et tente de retisser, au présent, son histoire amputée : en donnant voix à sa grand-mère adorée et vie aux crapauds de son enfance, ou en faisant exister des images d’archives, remixées dans une esthétique oscillant entre le kitsch assumé des fonds d’écran Windows et le tramage pixellisé de fanzine à la mode.  Par-là, et tout en retenue pudique, il fait une démonstration magistrale de la capacité du théâtre contemporain à jouer de tous les langages, – textuels, sonores et visuels – pour circonscrire un impossible : donner à sentir le poids du silence.

 

 

> The History of Korean Western Theatre de Jaha Koo, jusqu’au 1er octobre au Théâtre de la Bastille, Paris