<i>Je me suis réfugiée là là là</i> de Margo Chou Je me suis réfugiée là là là de Margo Chou, © Dominique Secher
Critiques Performance

Je me suis réfugiée là...

En performant les récits déroutants de ses aventures, Margo Chou transforme ses spectateurs en refuge. Ceux-là même qu’elle cherchait à travers la ville…

Par Claire Astier publié le 17 sept. 2018

Ce dimanche-là Margo Chou a joué son spectacle Je me suis réfugiée là là là à Data, le salon – d'ordinaire une salle de concert – d'un appartement en rez-de-chaussée du 6e arrondissement de Marseille. À notre arrivée, elle disposait des photos et des objets sur une longue table située au centre. On s’est approchés, elle ne nous a pas regardés. Alors on est allés boire une bière dans la courette à l'arrière avec tout de même le sentiment que quelque chose avait déjà commencé. Un sourire, un mouvement des épaules : je ne sais pas ce que Margo Chou a fait ensuite mais petit à petit les nouveaux arrivés se sont installés autour de la table, à ses côtés, et elle a commencé à parler.

Margo raconte ses aventures, ses errances en quête de percées dans la ville, des gens et d'endroits qui se trouvent un peu à la marge. De refuges en refuges, de trottoirs en cabanes, de terrains vagues en famille roms, Margo échoue sur des canapés, quelques chaises en plastique et des recoins pour y loger son intimité ou y fêter son anniversaire. Les évènements qu'elle décrit deviennent autant d'abris pour ses pensées voletantes qui s'y reproduisent, fictionnalisent peut-être, tandis qu'en fond retentit un morceau de Raï ou de Manélé. La lecture de ses textes alterne avec d'infinies plongées dans les délires d'une attention soutenue, tout à coup obsédée par un détail qu'elle n'aura de cesse de retourner sous sa langue. Ainsi les ressorts du monologue se construisent sur les ralentis kaléidoscopiques du récit qui soudain plongé dans une stase, nous autorise à lui tourner autour tandis que l'artiste se délecte, s'enthousiasme, précise, change de point de vue et n'en finit pas de repasser ses mots sur la même plaie : qu'est-ce que le langage peut faire des émotions si ce n'est les décrire encore et encore jusqu'à ce qu'elles perdent un peu de leurs charges ?

Comment jouer sans mettre en œuvre un rapport scène-public ? Comment cuisiner ses invités sans qu'ils ne s'en aperçoivent ?  Ce dimanche, aucun des spectateurs attablés ne l'interrompt. Qu'est-ce qu'un refuge sinon l'autorisation de déballer ses histoires quelque part ? La proximité de la comédienne attablée à nos cotés, les lumière tamisées, les bouteilles sur la table, le fromage découpé au fil de la soirée, renforcent le sentiment d'être dépositaire de ces moments, d'être un public-refuge dans lequel avec le fromage, Margo nous fait avaler un peu d'elle-même. Elle ménage ses effets, nous manipule si bien que nous ne pouvons que boire ses paroles. Son impudeur nous engage et apparaît clairement comme un ressort du spectacle. Pourtant, sa présence nous invite aussi à décider : accepter ou non, rester, interrompre le récit, quitter la table, s'installer un peu plus loin, devenir simple observateur. La proposition pourrait être inconfortable mais aucune sollicitation n'est adressée au public. Elle nous incite alors à réfléchir, aussi, à notre pouvoir face à cet autre qui expose son intimité.  

 

> Je me suis réfugiée là là là de Margo Chou, le 6 octobre à la Galerie Le Rez-de-chaussée, Nantes