Bérangère Fromont, <i>I don’t want to disappear completely</i> Bérangère Fromont, I don’t want to disappear completely © courtesy de l'artiste
Critiques arts visuels

Jeune

À rebours d’une saturation d’images post-internet et du selfie heureux, une singulière mélancolie se déploie à travers chacune des propositions de Jeune au Centre d’Art Contemporain de Nîmes.

Par Flora Moricet publié le 10 mai 2018

Après la galerie du CROUS à Paris, l’exposition itinérante Jeune a fait étape dans le non moins jeune Centre d’Art Contemporain de Nîmes, déjà bien implanté dans le centre-ville, qui soufflait pour l’occasion sa première bougie d’anniversaire.

Jeune est d’abord née d’une volonté de « montrer des artistes qui ne sont pas assez représentés dans le paysage de la photographie contemporaine en France », racontent d’une même voix Rebekka Deubner1 et Pauline Hisbacq, photographes à l’initiative du projet. À leur invitation répondent six jeunes artistes : Joseph Charroy, Martine Dawson, Nicolas Cabos, Camille Vivier, Bérangère Fromont et Melchior Tersen1. On connait la tentation et les difficultés de se saisir d’un sujet aussi fascinant que celui de l’adolescence. Évitant le regard exclusivement documentaire, Jeune, au singulier, explore ce temps fragile et sensuel via « des images qui collent à la peau ».

 

90’s et la mélancolie sans âge

Il faut parcourir toutes les œuvres jusqu’au fond de l’exposition si l’on souhaite savoir de quelle décennie il s’agit tant une mélancolie et une lascivité sans âge se promènent au CACN. Melchior Tersen a photographié la chambre qu'il occupe depuis ses 27 ans et dans laquelle il a reproduit ce que lui évoque ses années d'enfance-adolescence. Ce sanctuaire où trônent les posters de Pamela Anderson, Bruce Lee et Dragon ball-Z, respire une fin de XXe siècle noyé entre pop-culture japonaise et subculture américaine. La montagne de Pikachu entassés au-dessous des photographies confirme. Chambre de l’enfer aussi si l’on en croit le titre de la série Into the Pandemonium. Entre les chips et l’image du lézard dans un tupperware, on est loin du paradis perdu de l’enfance. Autre référence à la pop-culture qui nous ramènerait dans les années 1990, Joseph Charroy tire le portrait au polaroïd numérisé de jeunes venus « perdre leur temps » lors d’une fête foraine de la petite commune belge de Huy.

 

Melchior Tersen, Into the Pandemonium. p. courtesy de l'artiste

 

Le corps part en fête

Faire état des souvenirs mais surtout des corps : Rebekka Deubner et Pauline Hisbacq ont pris le parti de la sensualité et de l’érotisme charriant perte, jouissance et rédemption avec Amour adolescente (chants d’amour). Comment se saisir de cette mue ? Pauline Hisbacq se fond dans cet instant où le corps meurtri – on le voit à sa pâleur, aux marques rouges et aux regards absents – reprend vie après un chagrin d’amour. Une élégie qui célèbrerait la vie et le retour au désir lorsque « le corps part en fête ». En contrepoint de ces visages qu’elle affirme volontiers « lyriques et romantiques », une collection d’images, récoltées pendant deux heures par jour sur Internet sur une période de six ans, contraste par son humour : captures de films, plis d’un jean au niveau des hanches, baiser d’escargots... Véritable table de montage ou carnet de recherches, la série est devenue une édition (Le feu publié aux éditions September books).

 

Pauline Hisbacq, vue de l'exposition au CACN. p. D. R.  

C’est aussi là le charme de Jeune : nous emporter dans la spontanéité, la fraîcheur et nous montrer se fabriquer l’œil des photographes. Après avoir tourné autour des corps avec pudeur, capté des motifs érotiques tels que la grotte et le coquillage, Rebekka Deubner se tourne vers les autres avec la série En surface, la peau. Dans une bande sonore de cinq heures d’enregistrement brut, à la manière d’un Jean Rouch et d’un Edgar Morin qui demandent « Êtes-vous heureux ? » dans Chronique d’un été, la photographe pose la question du désir chez chacun. Il y a une douceur dans le regard qu’elle porte, et la lumière dans laquelle les corps se cherchent et s’abandonnent.

 

Rebekka Deubner, En surface, la peau. p. courtesy de l'artiste

 

I don’t want to disappear completely

On ressort avec le sentiment que la mélancolie de Jeune est en gestation d’autre chose. Sans appeler à une révolte, en ces temps de commémorations dissonantes de mai 68, Jeune fait indéniablement appel à rester attentif à la lueur, à s’attarder sur la part énigmatique du désir, propose une sortie de soi-même et un face-à-face avec des peurs enfouies. Le spectateur est invité à affronter la forêt, refuge des fous et de l’enfance pour Marguerite Duras, citée en exergue du dossier de presse, associée aux faits divers et aux assassins. Camille Vivier a photographié d’incroyables sculptures de femmes taillées dans les arbres aux alentours de la forêt de Fontainebleau. Son travail se positionne aux frontières de la photographie de mode et de la nature morte. Des bois plus inquiétants entourent I don’t want to disappear completely. Bérangère Fromont superpose « le corps fragile des adolescents » à « la nuit comme révélateur d’une lueur la plus fragile ». La série en noir et blanc, contrastée, happe le spectateur dans un paysage sur un aplat abolissant tout horizon. Un tronc d’arbre disparait dans la nuit noire. Rien ne commence ni ne finit. Les personnages se découpent, fantomatiques, oiseaux empaillés ou silhouettes insolentes et sensuelles. On saura qu’ils ont été photographiés en Lettonie, un territoire qu’on imagine déjà spectral par son architecture communiste en ruines. En seulement deux soirs, la photographe a capturé ces figures incandescentes qu’elle rapproche des « fameuses lucioles de Pasolini », reprenant les mots du cinéaste et poète italien : « signaux humains de l’innocence anéantis par la nuit ». De la même manière, clignote ici la promesse adolescente de refuser le deuil de l’enfance.

 

1. Rebekka Deubner et Melchior Tersen collaborent régulièrement avec Mouvement, dans la version papier du magazine.

 

> Jeune, du 7 avril au 16 juin, au CACN, Nîmes