Nika Kutateladze, <i>Sans titre</i>, 2019 Nika Kutateladze, Sans titre, 2019 © Luc Boegly
Critiques arts visuels

Jeunes artistes en Europe

Sous-titrée, Les Métamorphoses, l’exposition de la fondation Cartier brosse le portrait de l’Europe à travers les œuvres d’une vingtaine de jeunes artistes. Un éloge à l’hybridation et au déplacement à la veille des élections européennes, 30 ans après la chute du Mur de Berlin.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 20 mai 2019

En empruntant le titre du long poème d’Ovide, qui débute à la création du monde jusqu’à l’époque contemporaine de l’auteur, Jeunes artistes en Europe, Les métamorphoses annonce un événement « état des lieux » qui ambitionne de faire date. Pour dénicher les 21 plasticiens – nés entre 1980 et 1994 – présentés, le commissaire d’exposition, Thomas Delamarre, a sillonné le vieux continent de la Russie au Portugal, du Royaume-Uni à la Géorgie et de la Suède à la Grèce. Manière de joindre les actes à la parole pour déclarer ouverte une nouvelle période historique après la fin du Rideau de fer, mais aussi artistique, en prenant le risque – pour une fondation telle que celle de Cartier – de mettre à l’honneur des figures émergeantes sans aucune tête d’affiche en guise de béquille.

Marion Verboom, Achronies, 2017, vue de l'exposition à la fondation Cartier pour l'art contemporain. p. Luc Boegly

De ce périple européen, le commissaire ramène une grande diversité de médiums voire de disciplines qui suscite une atmosphère tiraillée entre retour désacralisé sur le passé et projections post-civilisationnelles, dès la première salle. Les totems transhistoriques de Marion Verboom, composés de fragments architecturaux, renvoient indistinctement à l’antiquité grecque, romaine ou égyptienne comme aux cathédrales gothiques ou aux rites incas. La vidéo d’animation de Lap-See Lam (Mother’s Tongue) emporte dans une épopée sociale et familiale faussement ludique dans le décor effrité d’un restaurant ouvert par la première génération d'immigrés chinois, modélisé à partir de ceux qui sont en train de fermer boutique à Stockholm. Une collection de vêtements griffée Tenant of Culture, que Hendrickje Schimmel a conçu à partir de guenilles, attendent le client survivaliste branché. 

 

Des inquiétudes sans horizon politique

De correspondances en échos, l’exposition brouille les origines géographiques respectives des artistes pour mettre en évidence des inquiétudes latentes et communes. Les catastrophes écologiques en cours résonnent évidemment dans les motifs de la ruine et dans l’utilisation du rebut. Cette remise en question du paradigme productiviste et consumériste européen transparaît dans les peintures figuratives de Magnus Andersen, à travers l’expression mélancolique et dépitée d’un enfant observant trois cochons dans un paysage ingrat d’exploitations agricoles. Au loin, l’ombre d’une ville-usine se détache d’un ciel prêt à crever. Une certaine violence, parfois institutionnalisée, émane aussi : dans les huiles faussement abstraites de Miryam Haddad où derrière les effusions de matières, on perçoit un gigantesque brasier s’emparer d’une ville ; dans le film d’animation de Jonathan Vinel (Martin pleure) qui donne une épaisseur dramatique à un personnage du jeu vidéo Grand Theft Auto V, lancé dans la recherche désespérée de ses amis disparus ; ou encore dans les sculptures de Kris Lemsalu dont les personnages de ficelles affublés d’énormes chaussures en céramique, perchés sur des barques éventrées, évoquent frontalement, et de manière passablement opportuniste, les embarcations de migrants.

George Rouy, Stutter, 2017, Courtesy de l'artiste et de Hannah Barry Gallery, Londres. p. Damian Griffiths

Les étaux identitaires qui se resserrent sur la scène politique et dans les relations sociales s’abordent ici à travers le portrait d’une Europe nourrie par les hybridations et la réappropriation des héritages culturels : à travers les toiles de George Rouy et leurs personnages étirés, gonflés, presque liquides, aux poses alanguies, on reconnaît les influences de Matisse et de Botero, mêlées au surréalisme de Dalí, mais enveloppées d’une texture acrylique quasi-numérique. On entre dans la dernière salle, au sous-sol de la fondation, comme dans un sanctuaire tapissé des sculptures à la fois rituelles et enfantines de Evegeny Antufiev et des peaux de bêtes rapiécées de Raphaela Vogel – réminiscences du motif du bœuf écorché peint par Rambrandt, Soutine, Chagall et Bacon. Au centre de ce cocon, une nouvelle chimère se constitue : l’immense carcasse qui trône, que la plasticienne a moulé à partir d’une sculpture en bronze de deux lions datant du XIXe siècle, émet un chant aussi enjôleur que celui des sirènes de l’Odyssée : « Nous sommes toujours en vie ».

Raphaela Vogel, Jessica, 2018, vue de l'exposition à la fondation Cartier pour l'art contemporain. p. Luc Boegly

L’ensemble des œuvres dégage une impression lourde de matière, jusque dans les travaux numériques, alors que les géants d'Internet œuvrent toujours plus à la dématérialisation des rapports humains. L’éloge de la « mobilité » et de l’ouverture à l’autre que murmure cette exposition, sur fond d’élections européennes, n’abandonne pas pour autant toute notion d’habitat et de bagage. En témoigne le ready-made monumental de Nika Kutateladze : une maison abandonnée de son village en Géorgie, démantelée, transportée en camion jusqu’à Paris puis reconstruite dans l’enceinte de la fondation : une partie à l’intérieur du bâtiment l’autre dans le prolongement, débordant à l'extérieur de la verrière. Cette capsule cabossée d’histoires venues d’un état indépendant de l’URSS depuis 1991 – soit deux ans après la naissance de l’artiste – perce l’architecture lisse et mondialisée de Jean Nouvel. Malgré la densité des œuvres qui composent cette fresque européenne, la complexité politique de ce territoire n’y est pas véritablement mise en perspective. Pourtant, les Métamorphoses d’Ovide s’achèvent au moment du règne d’Auguste qui, sous couvert de restaurer les institutions républicaines, s’est arrogé le pouvoir.

 

 

> Jeunes artistes en Europe, Les Métamorphoses, jusqu’au 14 juin à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris