<i>Jeunesse</i> de Guillaume Clayssen © Victor Clayssen

Jeunesse

Guillaume Clayssen a pour habitude d’aller voir bien au delà du théâtre. Jeunesse adapte l’ouvrage éponyme de Joseph Conrad en choisissant le cirque pour grammaire première.

Par Sophie Puig

 

Au milieu du plateau trône une installation minimale et modulable, des sacs de ciment et quelques cylindres métalliques suspendus à des poulies. Les murs et le plafond de la grande salle du théâtre de L’Échangeur ont été laissés bruts pour l'occasion. Conçu par Delphine Brouard, cet univers épuré et esthétiquement impeccable abrite l’intrigue : le récit des aventures du jeune Conrad, 20 ans, embarqué à bord de la Judée, un navire en partance pour l’orient et Bangkok.

 

Champ libre pour variations maritimes

Au cœur du dispositif, cinq comédiens comme un équipage : Frédéric Gustaedt le narrateur, deux acrobates - Raphaël Milland et Johan Caussin - et deux matelots qui assurent la régie. Avec fluidité, la traduction opère entre le cirque et l’univers maritime. Quand les deux mondes partagent un ensemble de signes, des objets communs, des mâts aux poutres, en passant par les cordages et les techniques, comment ne pas voir dans une troupe de théâtre un équipage de navire ?

En alternant entre narration parlée, interventions circassiennes en solo ou en groupe et mouvements de décor, le metteur en scène charpente ce bateau jusqu’à lui donner vie. D’abord splendide et fière, à mesure que surviennent les péripéties - tempête, feu, naufrage - la structure de scène se détraque progressivement. Quand le jeune Conrad comprend qu’il ne rejoindra finalement pas Bangkok sur La Judée, mais sur une flotte de sauvetage, il saura se réjouir d’en être le modeste capitaine. Et, sur ses cendres, les corps résistent, tout comme la jeunesse, fébrile et remplie de puissance.

 

Quand la barque tangue

Les chants de groupe et la musique qui ponctuent le récit, contribuent à nous faire humer l’air marin et éprouver le goût de l’aventure en apportant chaleur et énergie à l’ensemble. Car, si d’un côté le choix épuré d’un plateau à vue sied à merveille pour conter le maritime, de l’autre, de nombreux éléments viennent fragiliser la promesse initiale. Les costumes - vêtements marins et longues barbes - font retomber l’interprétation à un degré premier. Mais c’est surtout l’utilisation répétée de la figure circassienne comme une parade et une simple illustration qui souvent frustre. Certes le cirque, parce qu’il porte la promesse d’une prouesse, permet d’aborder la question du passage du temps sur les corps ; ici, quand la jeunesse passe trop bien et trop vite, la vieillesse elle, vient se dire dans une poétique du corps largement moins travaillée. C’est bien là le seul reproche que l’on puisse faire au spectacle : un rythme qui se distend à mesure que se répètent des figures un peu trop terre à terre. Mais si le spectacle tangue par endroits il reste néanmoins une adaptation singulière et savoureuse du texte de Joseph Conrad.

 

> Jeunesse de Guillaume Clayssen du 7 au 9 novembre 2018 à la Comédie de l’Est, Colmar ; du 4 au 8 décembre 2018 au TAPS, Strasbourg ; le 10 avril 2019 au Théâtre Montansier, Versailles ; le 29 mars 2019 au Théâtre du Pilier, Belfort ; et les 6 et 7 juin 2019 au Cirque théâtre d'Elbeuf