Belle d'hier de la cie Non nova. © Photo : Jean-Luc Beaujault.
Critiques Performance

Joli, jolie, joli(e)s

Phia Ménard

En cette veille de Fête des mères – qui nous rappelle que l'essentiel, c'est d'être belle – l'artiste Phia Ménard collectivise les travaux domestiques pour mieux hâter le nettoyage des mœurs avec Belle d'hier.

Par Agnès Dopff publié le 20 mai 2016

Dans un paysage intersidéral, quelque part entre Games of Thrones et l'arrière boutique d'une boucherie de quartier, cinq agents en combinaison intégrale disposent à la force des bras les personnages d'un conte vieux comme le monde. Silhouettes tantôt massives et imposantes jusqu'à inspirer une certaine crainte (comprendre « viriles »), tantôt frêles et vaporeuses, les capes et autres nuisettes qui se tiennent, figées sur de grands blocs de glace au devant de la scène, livrent d'emblée la donne d'une partie qui ne veut pas finir.

Passé ce tour de chauffe, et tandis que les silhouettes de tissu glacé s'affaissent peu à peu en vestige d'un coït lamentable, les gros bras s'affairent ailleurs déjà, se lestant au passage de leurs grosses combinaisons qui les révèlent en princesses infiltrées aux robes colorées. Le mal est fait, pourtant : on les a vues capables. Et ces icones d'un Disney-Wuppertal de se mettre en branle sans tarder pour organiser la grande lessive des rôles textiles gorgés d’eau gelée. En binôme, en ligne ou en ronde, les cinq âmes trempent, tordent, suent et chantent ensemble, dans une mécanique bien vite rituelle. Sur fond de chants de gorge katajjaq, parfaite mise en son de l'effort sublimé, les cinq interprètes se mettent à l'œuvre, et célèbrent le travail par sa pratique même.

Le paysage que l'on avait découvert gelé s'évapore doucement et sature l'atmosphère d'humidité, tandis que les cadavres de linges empalés sur des portiques s'égouttent, macabres, sur les têtes des cinq femmes. La glace d'abord, puis la vapeur et l'eau façonnent en temps réel les lignes d'un paysage sensible, où matières et températures convoquent les sens des danseuses comme ceux des spectateurs. Ici, le corps est empathique, l'expérience réelle. Par l'attention portée à l'irremplaçable influence du temps, Belle d'hier ose avec la physique élémentaire réaffirmer ce que l'époque ne veut plus voir : l'absolue nécessité de la durée.

Fable contemporaine et heureusement féministe, Belle d'hier s'en prend au grand mythe féminin, sans jamais sombrer dans les nombreux écueils de cette entreprise collective. Fortes, les cinq interprètes du spectacle évoluent en sujets véritables, riches chacune de leurs singularités physiques et comportementales. La femme, réaliste ici, n'existe que dans la diversité, et réfute par ses existences toutes les habituelles tentatives de normalisation. La femme est grande et petite, frêle et baraquée, malicieuse et sérieuse, méthodique et joueuse. Bref, la femme est un homme comme les autres.

Et lorsque, le labeur achevé, les cinq ouvrières ôtent en un geste spontané leurs robes gorgées d'eau, c'est en louves triomphantes qu'elles mordent d'un grand rire toute présomption de pudeur. Dignes et droites, l'auto-affirmation brillante dans le regard qu'elles arquent vers le public, ces belles d'hier se préfèrent femmes d'aujourd'hui, et franchement prêtes à en découdre avec les réticent(e)s.

 

Belle d'hier, de Phia Ménard/Cie Non Nova a été présenté les 19 et 20 mai 2016 aux Treize arches, Brive ; le 26 mai à la Scène nationale, Orléans.