<i>Störlaut</i> de Jule Flierl Störlaut de Jule Flierl © Jule Flierl

Jule Flierl

Parmi les audacieux artistes à découvrir aux rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, Jule Flierl, performeuse allemande. Störlaut organise un parcours-découverte dans l’œuvre de la « cabarettiste » expressionniste des années 1930, Valeska Gert.

Par Audrey Chazelle publié le 18 juin 2018

 

Assise sur les marches de la boîte noire du Colombier à Bagnolet, chaussée d’une triple paire de baskets, Jule se barbouille grossièrement les yeux, la bouche et s’harnache de cordes, des jambes jusqu’aux hanches pour débuter son tour de chauffe. Les visiteurs munis d’un plan de scène fourni à l’entrée sont invités à s’installer et se déplacer librement dans le dispositif circulaire imaginé par Pauline Brun comme une sorte de laboratoire underground.

Au centre, le lieu commun de « l’hystérie », et en périphérie les plateaux de « la diseuse », de « la mort », de « la canaille », et de « la coloratura », organisent la circulation de Jule Flierl dans l’œuvre de la première danseuse sur la scène occidentale à introduire l’usage de l’organe vocal, Velaska Gert. La performeuse nourrit son travail à la fois des archives trouvées mais aussi des éléments de son autobiographie, parties intégrantes de ces productions, comme cette « naissance au forceps », qui conditionne ses postures hérétiques. Jule Flierl compose alors une série de postures jusqu’au-boutistes, en faveur de l’impact d’une articulation disloquée du son et du mouvement.

Profondément intériorisé et exagérément proclamé, son geste artistique, à la manière des dadaïstes, s’appréhende comme un manifeste. Un livret retrace d’ailleurs son étude de la naissance des danses sonores, des pratiques féministes et de la voix des femmes dans la culture et la politique des années 1920-1930. Sur l’estrade de « la coloratura », son chant lyrique, rompant – à l’image de son modèle – avec la norme classique qui cherche à gommer toute expression faciale, se confronte aux mobilités de sa bouche, de son visage, de sa langue, sans pour autant interrompre la mélodie harmonieuse qui émane de ses cordes vocales. Dans « la canaille », elle simule l’orgasme par l’entrecroisement de ses doigts et le bruit du contact de ses paumes de main qui s’échauffent l’une dans l’autre, proche de son sexe, accompagnés des sons buccaux de la mastication outrancière de son chewing-gum.

 

 

Plus tard, c’est dans l’espace de la mort qu’elle s’adonne à une lente agonie rythmée de brèves inspirations bruyantes que le haut du corps accompagne, les jambes plantées dans le sol, les coudes proches des côtés, la poitrine et le menton levés vers le ciel. Puis le souffle se coupe, la tête tombe, et les râles expiratoires prolongent la détresse de l’apnée avant que le processus ne s’enclenche à nouveau dans cette résistance naturelle de l’organisme vivant. La proximité de son corps en action déclenche en nous une empathie physique et nous fait ressentir cette oppression respiratoire. Jule Flierl projette le geste sonore depuis un point de vue morphologique, avec une puissance déconcertante.

Elle chemine ainsi de la fabrication d’un état de corps à un autre, qu’elle relie par le fil de l’histoire de la danse. En français, en allemand ou en anglais, elle transfigure le geste hérité dans la contemporanéité de sa pratique en créant une jonction entre l’art extravagant et subversif du cabaret berlinois, le positionnement critique radical du mouvement punk, et la résistance présente à un retour d’autorité idéologique régressive. Même combat, mêmes armes ?

 

> Störlaut de Jule Flierl, a été présentée du 29 au 31 mai dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis au Colombier, Bagnolet