© Perspective view of Art Biofarm @ Junya Ishigami + associates
Critiques architecture

Junya Ishigami

À 26 ans, Junya Ishigami recevait le Lion d’Or de la Biennale d’architecture de Venise. À même pas 35, il occupe les 1200 m2 de la Fondation Cartier pour l’art contemporain pour sa première grande exposition personnelle, loin des discours de la starchitecture.

Par Fanny Taillandier

 

Ce pourrait être tautologique : exposer de l’architecture dans un bâtiment d’architecture. Jusqu’à présent, la Fondation Cartier pour l’art contemporain avait esquivé la difficulté d’une telle entreprise par un pas de côté de l’ordre de l’entrechat : les Américains Diller Scofidio + Renfro, en 2014, tout comme l’Italien Andrea Branzi, en 2008, revendiquent une pratique pluri-disciplinaire et un ancrage dans les théories de l’art contemporain, voire de la politique. En exposant Junya Ishigami, la Fondation prend la question frontalement : l’homme est architecte, simplement architecte. Le titre de son exposition a des airs de manifeste crypté : « Freeing Architecture » - Libérant l’architecture, ou L’architecture libératrice. Dans les murs et à la barbe de Jean Nouvel, il fallait oser. « C’est évidemment un bâtiment célèbre, et une architecture forte, concède celui qui a conçu et fabriqué les pièces de l’exposition pour l’occasion. Mais avec les effets de transparence et le jardin, je me suis dit que ce serait bien. J’ai cherché à scénariser l’exposition comme une promenade », ajoute-t-il sobrement. Déjà blasé, le jeune homme ?

D’emblée cependant, on comprend qu’on est loin d’une célébration facile d’un art dont les budgets et les limites sont repoussés jour après jour, « dans l’ère où nous sommes », pour reprendre une expression fréquente du Japonais, plus significative qu’il n’y paraît. Entre les grandes verrières qui donnent sur le « teatrum botanicum » de Lothar Baumgarten, pas une seule des maquettes exposées n’a la même échelle ni les mêmes matériaux. L’une d’elles (une arche monumentale dans le centre-ville de Sydney), suspendue et scindée en deux, plane au-dessus des têtes, hiératique et blanche. Dans l’autre salle, le modèle d’une chapelle œcuménique en béton blanchi réalisée en Chine domine l’espace, haut de six mètres. « L’architecture est grande, par rapport aux humains. C’est pourquoi il est important de la penser à différentes échelles, de la plus large à la plus petite. »

 

     Junya Ishigami, Freeing Architecture ; @ Giovanni Emilio Galanello

 

Dans l’exposition, la taille humaine sert à la fois de référence et d’une limite dont semble se jouer l’architecte. Entre les différents projets, à hauteur d’homme, à l’horizontale ou presque au plafond, collages, dessins et plans viennent répondre aux maquettes, en les précisant mais aussi en les déréalisant, en les rendant étranges. Ainsi de ce plan de parc qui se transforme en poster de taches colorées et circulaires, ou de cette vidéo de chantier où l’on voit des hommes entièrement vêtus de blanc creuser une terre glaise, dans une pénombre chaude traversée de rayons lumineux. La promenade agencée par Ishigami joue à nous désorienter – et du même coup, à décaler notre regard. Le projet accompli, le chantier, la photographie et l’ébauche semblent autant de moyens de nous pousser à considérer chaque œuvre non comme une donnée inamovible, mais comme un kaléidoscope de transformations – alors même qu’aucun des projets ne donne en lui-même dans le modulaire ou dans le transformable. « Dans l’ère où nous sommes, personne ne peut prédire l’avenir, personne ne sait à quoi s’attendre. Donc le bâtiment lui-même doit à la fois être tourné vers l’avenir tout en étant ancré dans les conditions du présent. »

Ces conditions, ce sont pour l’architecte aussi bien l’environnement naturel de chaque construction que la fonction qu’il doit avoir – « à part égale », insiste-t-il, marquant sa distance avec le fonctionnalisme qui a dominé l’architecture moderne : « l’architecture moderne était une architecture pour la masse. Aujourd’hui, elle dépend du client ou de la compagnie : elle ne peut pas se permettre d’être orientée par la fonction. » De ce constat à la fois éminemment pragmatique et, on le devine peu à peu, patiemment résistant, Ishigami tire en fait une humilité érigée en méthode : interroger plutôt qu’affirmer, croiser les héritages plutôt que les revendiquer.

Perspective views of Chapel of Valley showing progression from exterior to interior ; @ Junya Ishigami + associates 

 

Dans l’exposition, l’œil achoppe ainsi sur les signes discrets d’une ironie permanente : le toit d’une école, sous forme de collage, semble citer les papiers découpés de Matisse. Les maquettes elles-mêmes sont complétées de phylactères ironiques sortis d’un album de BD belge, ou de silhouettes humaines assises à même le sol de la salle, montrant les projets et semblant singer en miniature les visiteurs. Et l’on ne peut que se mettre à rire des dessins qui ressemblent ici à cinquante variations autour du vagin, là à une forme oblongue et conquérante à l’assaut d’une faille accueillante… Interrogé sur ce surréalisme en sourdine, Ishigami botte en touche : « Il est difficile de définir la différence entre l’art et l’architecture. Ce que je crois, c’est que celle-ci inclut celui-là. Nous pouvons imaginer l’espace sous forme de dessin ou de peinture – ainsi, l’art est peut-être l’une des conditions de l’architecture »… Manière de rétablir la place de l’idéal et de la subversion, mais aussi du jeu, dans un domaine désormais gouverné par la commande privée et la spéculation.

Le jeu comme condition, donc. Il se fait virtuose sur les structures – en cela, Ishigami connaît sur le bout des doigts les goûts de son époque. 250 m2 de verre courbe sans aucun portant intérieur pour ce centre d’accueil dans un parc hollandais ; un toit d’une seule feuille d’acier de 4000 m2, sans piliers, pour une « plaza » estudiantine au Japon. Mais il semble, là encore, s’amuser de ces prouesses tant qu’elles ne sont que prouesses : la structure, il la prend à bras le corps lorsque, pour restaurer le musée polytechnique de Moscou, il en dénude et reconfigure les fondations, faisant des anciennes caves un rez-de-chaussée labyrinthique, et dévoilant la complexe architecture de brique du bâtiment néoclassique. Dans ce qui est indiscutablement l’une de ses plus belles réussites, l’héritage lui-même, et sa vulnérabilité (les fondations menaçaient ruine) se transforment en nouvel outil pour « l’ère où nous vivons ».

 

Junya Ishigami dans l’exposition « Junya Ishigami, Freeing Architecture », présentée à la Fondation
Cartier pour l’art contemporain ; @ Renaud Monfourny

 

« L’architecture, ce n’est pas un produit de masse ; il faut créer au cas par cas. La construction, désormais, utilise beaucoup d’éléments produits en série ; j’en utilise, mais ce qui m’intéresse est d’inventer de nouvelles techniques, » explique celui qui voue une fidélité sans faille à Jun Sato, l’ingénieur des structures de ses créations qui est aussi professeur associé à l’université de Tokyo. « Et par contrecoup, il nous faut aussi inventer de nouvelles techniques de construction. » Ce sont elles qui sont à l’œuvre aussi bien pour la maison-restaurant que creusaient les ouvriers du film – il s’agissait de faire de la terre le moule où serait coulé le béton de la construction ; elles aussi qui, pour un centre de méditation au Danemark, offrent une voûte de béton blanc en forme de vague sur un sol qui n’est autre que la mer elle-même.

Joueur de références, joueur d’échelles, joueur de structures, Junya Ishigami va jusqu’à se jouer de l’Anthropocène. Sur le chantier d’un hôtel, il déplace les trois-cents arbres promis à la tronçonneuse à quelques mètres, et recrée une forêt trouée de rivières – les anciennes vannes d’irrigation des rizières qui s’y trouvaient jadis. Dans de luxueuses villas de villégiature haut de gamme, il remplace les cloisons par les énormes rochers présents sur le site. Elégante manière de prendre acte des bouleversements écologiques en cours, et de leur donner leur place. « L’architecture ne contredit pas la nature. Elle en fait partie. »

 

Junya Ishigami, Freeing Architecture ; @ Giovanni Emilio Galanello

Voilà peut-être le sens qu’il faut donner au titre de l’exposition : libérer l’architecture de toutes ses conditions, en les prenant en compte, en les dépassant et en lui laissant ainsi champ libre, comme la nature elle-même. À moins que cette libération ne soit celle de l’œil du visiteur, qui, en contemplant des projets pour la plupart non encore réalisés au fil de cette étrange promenade, se prend à jouer à son tour avec des visions du futur qui, comme le souligne l’architecte, « dans l’ère où nous vivons, n’est pas unique : chacun y place des rêves et des valeurs différentes. » Exposer l’architecture, c’est peut-être libérer cette multiplicité des avenirs possibles, ultime condition qu’Ishigami prend en compte avec maestria.

 

> Junya Ishigami, Freeing Architecture, jusqu'au 10 juin à la Fondation Cartier pour l'art contemporain, Paris