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Critiques Théâtre

Kafka sur le rivage

Yukio Nigawa s’approprie avec élégance le récit initiatique d'Haruki Murakami.  

Par Camille Ferey publié le 2 mars 2019

Peu de romans défient les unités de temps, de lieu et d’action autant que l’épopée labyrinthique de Haruki Murakami où s’entremêlent le monde des vivants et celui des morts ; le monde extérieur et celui, intérieur, des rêves et des souvenirs. Dans cet univers onirique où la réalité se démultiplie, un adolescent parcourt le Japon à la recherche de sa mère pendant qu’un vieillard se met en quête de la moitié de son ombre, disparue dans son enfance. La rencontre de ces deux vies à la recherche d’un sens dans cette « machine complexe » qu’est l’existence fournit un matériau précieux pour le théâtre. Leur quête illustre le paradoxe tragique par excellence, celui d’homme jetés dans un destin implacable, et pourtant responsables, parce que condamnés à lui donner un sens.

 

« Ce ne sont pas les hommes qui choisissent le destin, c’est le destin qui choisit les hommes »

C’est avec élégance que Yukio Nigawa s’est approprié ce récit initiatique dans une mise en scène qui relève le défi de faire voir « le mouvement du monde » dans lequel les personnages cherchent leur place. Les scènes se succèdent comme des tableaux grâce au déplacement de grandes cages en verre à l’intérieur desquelles jouent les acteurs, abritant tantôt une forêt luxuriante, tantôt une bibliothèque, une chambre d’hôtel, une station-service ou un commissariat, à la manière des dioramas qui recréent une infinité de mondes dans les musées d’histoire naturelle. Ces scènes dans la scène constituent un décor mouvant à l’harmonie millimétrée dont le ballet suit ses propres lois, indépendamment de ce qu’y font les hommes. Comme un système solaire dont les discrètes silhouettes vêtues de noir des machinistes tirent les ficelles, la scénographie parvient à incarner avec beauté la leçon que le roman emprunte au mythe d’Œdipe : il n’y a pas de hasard. L’ordre règne sur la scène comme il règne dans le monde, même si ce dispositif donne  parfois à la pièce un rythme saccadé qui atténue par moment la légèreté et la douceur qui font le roman de Murakami. 

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Par le jeu de ces bulles de réalité qui se superposent les unes aux autres, la mise en scène parvient à déconstruire la linéarité du temps et la continuité de l’espace. Des événements lointains s’entremêlent et se succèdent, si bien que pour un meurtre commis par le vieux Nakata à Tokyo, c’est le jeune Kafka qui, à l’autre bout du Japon, a du sang sur les mains. Ces deux événements n’en font plus qu’un sur la scène du théâtre, mettant à mal le principe de causalité si cher à la rationalité occidentale et le remplaçant par celui, plus complexe, plus tragique, mais infiniment plus humain, de la responsabilité. Temps et espace volent en éclat pour laisser place à une autre réalité où nous sommes responsables d’actes que nous n’avons pas commis mais que nous devons affronter parce qu’ils font partie de notre humanité. Invoquant Eichmann, Œdipe et Adam et Eve, les personnages s’interrogent inlassablement sur la figure de la faute pour tenter de comprendre leur rôle dans le cours du monde incarné par ce décor qui ne cesse de se mouvoir et de se transformer, aussi vivant que les acteurs.

 

« Notre responsabilité commence dans les rêves »

Le sens s’épanouit ainsi en dehors de toute logique, faisant place au merveilleux, au symbolique, à l’irrationnel. Yukio Nigawa donne vie, avec une simplicité et une grâce enfantines, aux métaphores du roman : il pleut des poissons sur la scène, et des acteurs en costume de chats à taille humaine conversent avec le vieux Nakata, interprété avec délicatesse par Katsumi Kiba. Les rêves, sur la scène, ne se distinguent plus de la réalité. Mademoiselle Saeki, figure maternelle tant recherchée devient amante au creux d’une nuit dont on ne sait si elle a vraiment eu lieu. Si le théâtre permet d’illustrer ce brouillage qui donne aux rêves la même présence qu’aux événements ordinaires, la mise en scène peine néanmoins à restituer ce halo de mystère qui, dans le roman, entoure chaque être et chaque événement. Yukio Nigawa prend le parti de donner des réponses claires à des questions qui restaient en suspens dans l’œuvre de Murakami. Ce retour à une construction dramatique plus traditionnelle, où les questions trouvent réponses et les mystères résolutions l’empêche de restituer la puissance de la fin du roman où le jeune Kafka pénètre dans une forêt aussi envoutante que terrifiante où vivent les morts. Alors que le théâtre aurait permis d’incarner la présence si forte des morts dans la vie des vivants en leur donnant corps et parole, l’adaptation ne parvient pas à nous faire ressentir l’importance de ces grands absents à qui le roman donnait pourtant vie.

 

 

> Kafka sur le rivage d’Haruki Murakami, mise en scène de Yukio Ninagawa a été présenté du 15 au 23 février au Théâtre de la Colline, Paris