© Laurent Philippe

Kayak

Pour la première fois, le Ballet de Lorraine a passé commande d’un « spectacle familial » : Kayak, signé du duo artistique havrais La Bazooka.

Par Nicolas Villodre

 

Le titre sonne bien, prolonge et met à jour celui du Ka, une pièce créée par le collectif normand en 2010 hachant menu le tube planétaire– d’Adriano Celentano, « Prisencolinensinainciusol » (1972). Ce poème sonore sur l’incommunicabilité écrit en langue « yaourt » est curieusement transposé par les Bazooka du côté de chez Thor, les paroles réécrites à l’aide de la méthode Assimil de l’apprentissage du suédois. Le mot kayak, d’origine inuit, présente l’avantage d’être universel et aussi un palindrome.

 

Fin du cabotinage

Du Ka initial, repêché dans un tiroir, Sarah Crépin et Etienne Cuppens ont gardé des éléments essentiels. La musique, son tronçonnage et sa diffusion par bribes ne craignant pas la redite, les sandales à semelles XXL, le héros de rock gothique (Gene Simmons) et sa dulcinée. La scénographie également, toujours composée d’un sol en damier, de tabourets Tam Tam vintage griffés Henry Massonnet, d’une cabine de sauna et d'effets lumineux en fondu. De même que la chorégraphie démarquée de deux émissions d’époque de la RAI, l’une en noir et blanc avec Raffaela Carrà, dont l’usage du déhanché rappelle celui d’Elvis en 1956, l’autre en couleur, avec la femme de l’auteur de « Svalutation » (1976), Claudia Mori, jouant le solo d’harmonica conclusif en playback.

Les Bazooka en ont estompé d’autres. On apprécie, avec le recul, que le cabotinage de la première version ait été limité, ce dont profite la danse (dont chaque geste doit cependant « être nourri », avoir « une intention », être mis en « situation »). Le sous-texte narratif et la trame représentative (le sujet ressassé du spectacle en préparation) ont quasiment disparu ; les deux miroirs aux alouettes destinés à peupler l’espace en démultipliant les figurants, itou. Parmi les innovations, notons la recherche en matière de costumes et de coloris effectuée par la talentueuse Ginette.

 

Doudounes Uniqlo et chaussettes fluo

N’étaient une dizaine de minutes en trop et un final manquant de punch, en raison sans doute de la structure cyclique empêchant tout développement ou approfondissement, la pièce satisferait pleinement toutes les générations de spectateurs. À Nancy, au bout de pratiquement une heure, quelques adultes ont amorcé les applaudissements pour  signifier d’eux-mêmes la fin de la rigolade. Plusieurs enfants, les uns dès l’entame, d’autres par la suite, se sont mis à gigoter, à dansoter, à raconter à leur façon et même à simuler la gestuelle apprise en moins de deux mois par deux distributions distinctes de la compagnie lorraine – gestuelle plus simple à retenir pour des danseurs d’un tel niveau que les paroles de la chanson. Ces réserves étant émises, il faut reconnaître que le spectacle est réjouissant à voir et à entendre. Kayak, comme une partie de la pièce de Sasha Waltz, Kreatur, emprunte au jeu enfantin du « Un, deux, trois, soleil ». Sauf qu’ici, le petit jeu s’étend à toute la durée du spectacle. N’osant l’abstraction, les auteurs se raccrochent à des éléments décoratifs, plus ou moins fonctionnels, comme les nouveaux chaussons de danse qui sont proposés aux interprètes, des mini-shorts de plagistes façon Camping, des doudounes polychromes style Uniqlo, des chaussettes rose-fluo, oranges ou turquoises et des bonnets assortis agrémentés de cornes, référence viking oblige. La chanson de Celentano,  est livrée par bribes, par vers, par riffs. Le plus surprenant étant que cette brisure, au lieu de lasser, réjouisse le spectateur.

Sans aucune prétention opératique, la pièce reste légère, comme une esquisse de comédie musicale, comme un sketch prolongé, comme un thème ou un leitmotiv repris ad lib, décliné, psalmodié par toute la troupe. Les fondus au noir ont des nécessités qui, pour l’heure, nous échappent, ne rythmant pas vraiment la chose. Plus que le personnage représentant, d’après Crépin et Cuppens, Gene Simmons, le bassiste-chanteur du groupe de rock gras Kiss, c’est la charmante figure de la boulangère qui provoque le rire de la salle. Il faut dire que le bibendum féminin – Miss Piggy extraite du Puppet Show – est assez croustillante.