© Laura Van Severen
Critiques Théâtre

KFDA 19

N’en attendons-nous pas trop de la culture par moments ? Peut-être, mais ça n’empêche pas le Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles de tenter le coup. De l’action socio-pédagogique à la poésie visuelle, du geste militant à la méta-critique, le vortex cogite toujours.

Par Thomas Corlin publié le 13 juin 2019

Un vendredi radieux, dans le quartier des institutions européennes à Bruxelles, juste avant les élections du même nom. Sur l’esplanade de l’Espace Léopold, une journaliste se prépare avec son caméraman pour son intervention ; plus loin, de jeunes assistants parlementaires déjeunent en terrasse ; d’autres encore font leur footing, sous les drapeaux étoilés qui ponctuent les boulevards. Dans cette zone sereine mais hautement décisionnaire se trouve « l’incubateur de start-ups inspirantes » le Nine One, à deux pas de la station Maelbeek, tristement connue comme un des lieux des attentats de mars 2016. Geste à visée quasi-lobbyiste, le Kunstenfestivaldesarts en a loué le sous-sol pour y exposer l’installation vidéo à charge de Forensic Architecture, collectif de chercheurs de l’Université Goldsmith à Londres. Liquid Violence (comprendre : eau meurtrière, en l’occurrence la Méditerranée) est une contre-enquête chirurgicale, sans stylisation ni sensiblerie, sur le fallacieux procès intenté par la justice italienne et appuyé par l’UE pour faire interdire les opérations de sauvetages de migrants en mer. En réexaminant les preuves vidéo par des reconstitutions 3D et des interviews, la démonstration est imparable, d’une rigueur journalistique et scientifique sans faille, et met nommément en cause les autorités européennes. Une telle démarche étant clairement plus activiste qu’artistique, on espère qu’elle ait atteint sa cible, mais la jeune fille de l’accueil s’en excuse presque dans un sourire confus : selon elle, « quelques employés du quartier ont pris le livret en passant, sans revenir par la suite ». Ce travail viendra-t-il peut-être jusqu’à eux quand sera déposée la plainte pour crime contre l’humanité à l’intention de l’UE, qui s’appuie largement dessus, par les avocats Juan Branco et Omer Shatz à la Cours Pénale Internationale ?

 

Tenter quand même

C’est que la culture et ses modalités ne peuvent pas tout, alors qu’on leur en demande quand même pas mal. C’est bien ce qui semble tarauder l’Allemand Thomas Bellinck. The Wild Hunt, son installation performative au Kaiistudio’s, se nourrit des frictions tenaces qui tiraillent politique et artistique. Entre un chien de douanier empaillé, une peinture de la Chasse Fantastique, un passeport sous verre et un buste d’Aristote, l’artiste, proche du metteur en scène et directeur du NTgent Milo Rau énonce, sous de faux airs pédagogues, des problématiques inspirées du penseur grec sur l’imitation dans l’art, notre besoin de tragédie, ou, plus misanthrope encore, un socio-déterminisme ambigu, proche de Darwin. Puis il se retire, laisse place à un triple fond en transparence où se jouera un crépuscule de lumières, pour nous laisser nous enliser, de plus en plus seuls, dans un réseau de témoignages audio de migrants. Au fil des récits, tous soigneusement mis en abîme, un cycle de violence se dessine et se complète, où se voit chassé, chacun son tour, le citoyen en fuite, le journaliste-complice, et peut-être aussi l’artiste-chercheur, qui semble prendre son relais. À l’heure où le chaos migratoire contemporain sert de prétexte à bien des pornographies sentimentales sur la scène artistique, Bellinck s’en empare avec une raideur impitoyable pour perturber les implications de la représentation comme les points morts du « théâtre documentaire », et lâcher le spectateur dans un vide moral, irrésolu à jamais. Ce tour de force et de forme, qui tend des noeuds plus qu’il n’en défait, colle curieusement bien à la définition que Fabien Danesi donne de l’anti-cinéma de Guy Debord, dont les écrans noirs rejoignent le blackout graduel de The Wild Hunt : « produire un art tout en insistant sur son impossibilité ».

 

On en envisagera pourtant la possibilité, via le cinéma justement. Aux embarcations fatales de Liquid Violence et The Wild Hunt semble répondre ce bateau vide, lancé à la dérive sur l’eau par un pêcheur comme une offrande aux dieux, dans un des films de la précieuse expo vidéo I Watch You Do de Basir Mahmood, sous les voutes du sous-sol du Cinéma Galleries. Les motifs poétiques abondent mais ne racolent pas chez ce réalisateur pakistanais, dont la douceur et la précision nettoient le regard. Gestes, peaux, silences, rituels, transactions, gagnent une valeur cryptique sous sa caméra mi-sage mi-facétieuse. All Voices Are Mine réinvestit les studios fantômes de Lollywood, temple déchu de l’industrie ciné du pays, le temps de quelques actions sans mobile apparent, et c’est comme si Sergueï Paradjanov ressuscitait pour diriger une comédie muette. Dans Good Ended Happily, une voix-off impassible dirige une reconstitution sur-esthétisée de la mort de Ben Laden dans des décors factices, et c’est toute l’illusion du récit contemporain qui amuse, hypnotise et laisse amer. Les détails aussi jouent pour beaucoup : en gros plan sur un écran minuscule accroché dans un coin, le père de l’artiste tente de faire rentrer un fil dans le trou d’une aiguille, et la vision se pose comme un point d’interrogation sur tout le parcours.

 

Assumer les paradoxes

 

Plus qu’un fil, c’est le lien social tout entier que la culture entend parfois rafistoler, à tort ou à raison. Parfois ça opère, à une échelle moindre, par le biais d’une simple mise en situation, aussi badine soit-elle. Close Encounters d’Anna Rispoli provoque la rencontre, dans l’opéra de la Monnaie, entre un spectateur et un adolescent autour d’une conversation toute juvénile sur l’amour, que chaque partie récite à l’aide d’un MP3. En se jouant de la gaucherie du moment, de la spontanéité de chacun, de la présence de deux corps civils, et en détournant légèrement le cadre de l’exercice socio-scolaire, le projet fait le job sans prétention. Mais dans d’autres cas, ça tombe un peu à l’eau. Dans le cadre de la Free School du festival, le comédien/musicien Gérald Kurdian et les apprentis mécaniciens d’un lycée pro d’Etterbeek ont tuné un break Volvo façon Mad Max suite à un échange sur la survie et l’utopie. Ne sachant trop comment présenter ça, l’artiste s’en excuse malgré lui-même, et la « prise de parole » programmée n’a pas vraiment lieu. À la Fabrik du Recyclart, le public est posté devant une mise-en-scène PNL-ienne de ces jeunes dans leur habitacle de récup’ rutilant, et rien ne ressortira de cette rencontre ni de leur ressenti sur le futur – ou sur leur présence dans un festival de culture contemporaine. Mais qu’importe : un peu plus tard, Kurdian, davantage dans son élément, mixera de la très bonne EBM espagnole sur fond de visuels lol-porn type Butt Magazine pour une soirée club à thématique queer du KFDA – et c’est avec un certain panache que le festival belge assume les paradoxes inhérents à un événement culturel de son temps.

 

> L’édition 2019 du Kunstenfestivaldesarts a eu lieu du 10 au 30 mai à Bruxelles