<i>Boundary Games</i> de Léa Drouet Boundary Games de Léa Drouet © Bea Borgers.
Critiques Théâtre Performance

KFDA, l'indicible

Certaines choses sont parfois difficiles à mettre en mots. C’est à de telles réalités, mille-feuille, mouvantes, support de trop nombreux discours ou de tabous, que s’attaquent Léa Drouet et Amir Reza Koohestani dans leurs pièces respectives Boundary Games et Summerless, présentées pour la première fois au Kunstenfestivaldesarts.

Par Valentine Bonomo publié le 6 juin 2018

Autour de  la scène de Boundary Games de Léa Drouet, des gradins forment deux angles, laissant les deux autres grand ouverts, comme de possibles échappées. Dans l’un de ces espaces dégagés reposent, minutieusement pliées, une grande quantité de couvertures, de celles grises, qu’on utilise pour protéger les meubles, dans les cours de yoga, mais aussi, et peut-être surtout, de celles qui visent à réchauffer les corps abandonnés à la rue. Une heure durant, les performeur·se·s vont et viennent, déplient, rassemblent, séparent, accumulent. Ils dessinent des paysages où l’humain se place et disparait, nous offrent des esquisses fuyantes de situations jamais complètement définies et rapidement remplacées par la suivante et qui attestent de la finesse de l’écriture scénique de Léa Drouet et de ses complices.

Au gré de ces mouvements, accompagnés de la subtile partition sonore de Yann Leguay, le sol quadrillé de scotch vert offre une surface où projeter des cartes, créer des ilôts, des chaînes de montagnes, la platitude d’un trottoir, un camp ou une barricade, des brèches dans la circulation. Les corps construisent et déconstruisent inlassablement avec la même matière, à la fois ensemble et seuls. Dans ce jeu spatial et social, les interactions humaines se font rares : un baiser de la mort ici, l’évacuation d’un corps là, le bégaiment d’une organisation aussi rigide qu’absurde.

C’est aussi dans ces creux et dans ces rythmes que quelque chose s’écrit, de radicalement autre. Car si les images apparaissent abstraites, elles n’en sont pas moins saturées par l’imaginaire médiatique contemporain, celui des migrations, des frontières mais aussi – et pourquoi pas puisque le sens reste toujours ouvert – de la crise écologique.  Que cherche à nous dire ce spectacle qui ne dit rien mais évoque tant, sur ce qui fait déjà l’objet d’innombrables discours contradictoires et souvent violent ? Peut-être rien d’autre que la nécessité de chercher, par la forme, de nouveaux possibles à ouvrir.

 

Le silence de la parole

Dans sa toute dernière pièce Summerless, l’iranien Amir Reza Koohestani met en scène trois personnages : la directrice d’une école, son mari et la mère d’une élève. Dans la cour de l’école, les dialogues se font le plus souvent à deux, dans une intimité qui prête au secret. Quand le troisième personnages rentrent les autres se taisent, une saison est passée, la conversation dépassée.

Summerless d'Amir Reza Koohestani. p. Luc Vleminckx

Entre les scènes de ce drame plein d’ellipses, une zone de silence s’étire. Au spectateur de spéculer sur ce qu’on refuse de lui expliquer et que les personnages eux-mêmes ne semblent pas toujours maitriser : le ressort de leurs actions dans un contexte social contraint par les normes et le manque de ressources. Les corps presque impassibles parlent peu mais les voix résonnent et les dialogues ciselés paraissent interminables. Les personnages n’ont que leurs mots pour dire, ou justement ne pas dire ce que leurs corps contraints n’ont pas vraiment le droit de ressentir. Koohestani ne nous livre jamais ni le début ni la fin des conversations, juste des tranches de dialogues découpés dans un temps rythmé par les saisons et les congés scolaires. Quelque chose de troublant touche les personnages et pourtant, rien ne semble vraiment faire événements. Tout est replacé dans le déroulement « classique » d’une année, les moments de crises, personnelles, politiques, privées ou collectives, ne sont que racontés et commentés par une succession de symboles. Un tourniquet que l’on bloque pour éviter les blessures, un mur qui ne cesse d’être repeint sans que jamais on ne parvienne à véritablement camoufler la couche précédente ni qu’on comprenne vraiment, sauf par sous-entendus, ce qu’il y avait à cacher.

Comme dans sa précédente pièce Hearing, Koohestati nous plonge dans l’univers clos de l’éducation des filles, avec comme point de départ l’intrusion, supposée ou réelle, d’un homme symbolisant surtout l’intrusion du désordre, de quelque chose de non prévu, de non contrôlé. Un jeu d’enfants qui va trop vite ou trop loin, ou le signe manifeste d’une émotion que l’homme artiste ne peut réfréner devant les élèves quand il découvre que sa fresque a été recouverte, censurée. Cette émotion qui touchera les élèves à leur tour, réactions en chaine grippant un système de contrôle, et d’auto-repression alors que seule les demi-vérités – ou demi-mensonges – semblent pouvoir assurer l’ordre social. 

Dans la fresque sans parole de Bourdary games comme dans les dialogues sans fin de Summerless, c’est l’émotion qui est à la fois l’origine et la grande absente de la création. Celle qui pousse l’artiste à construire une forme parfaitement maîtrisée pour toucher, mais aussi contenir une émotion qui ne peut que déborder.

 

 

> Boundary Games de Léa Drouet a été créée du 22 au 26 mai au Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles. Du 20 au 23 septembre au Théâtre Nanterre-Amandiers, les 9 et 10 octobre à ActOral, Marseille

> Summerless d’Amir Reza Koohestani a été créée du 22 au 26 mai au Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles ; du 8 au 15 juillet à La Chartreuse, Festival d’Avignon ; du 30 juillet au 14 août à l’Iranshahr Theatre, Téhéran ; du 6 au 8 septembre au festival de La Bâtie, Genève ; du 22 au 24 novembre au TNB, Rennes ; du 28 au 29 novembre au deSingel, Antwerp ; les 11 et 12 janvier 2019 au festival Les Vagamondes, Mulhouse ; les 16 et 17 janvier à la Kaserne, Bâle, les 19 et 20 janvier au Théâtre populaire romand, La Chaux-de-Fonds