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Critiques Musique arts visuels

Kraftwerk en 3D

Le premier concert affichant complet, nous avons pu assister pour pas (trop) cher au deuxième des trois offerts par Kraftwerk, les pionniers allemands de la techno pop, à la Philharmonie.

Par Nicolas Villodre

 

La bière coulait à flot dans le bar à l’étage, en plein air, pour les nombreux amateurs de musique et de danse venus, les uns assister, les autres participer, debout à l’orchestre vidé de ses fauteuils. L’électro des papys du Krautrock s’avère illico retenu et puissant, raisonné et lyrique, savant et lancinant. C’est une musique à écouter et à danser, si tant est qu’on ait l’espace pour déployer le corps – à la Philharmonie, les fans, un godet de mousse à la main, le bras libre levé vers la voûte, sautillaient avec légèreté et se déhanchaient à la manière des cariocas, le samedi soir, au sambadrome.

Vêtus de costumes sombres identiques, pour ne pas dire uniformes, finement quadrillés de blanc, allusifs à la mise au carreau de la musique et au mapping des images numériques qui illustreront les thèmes des morceaux, les membres actuels du groupe (Ralf Hütter, Fritz Hilpert, Henning Schmitz, Falk Grieffenhagen) montent sur leur piédestal, se placent derrière leur pupitre ou table d’écolier, leur clavier épuré, stylisé, presque dématérialisé aux arêtes soulignées par des lignes tracées aux leds. Ils joueront du piano debout (du piano électrique et même électronique), roides comme la justice, cois et cools en même temps. Ils alternent dans un ordre non chronologique plages méconnues (du vulgum pecus que nous sommes) et tubes universels, contemporains mais déjà intemporels. Ralf Hütter, côté jardin, équipé d’un micro-casque à la Madonna, fredonne dans sa langue maternelle (avec quelques mots en français) ses rengaines désenchantées, façon sprechgesang.

La pochette rouge vif de l’album 3-D 12345678 (2017) schématisant le groupe avec ses gros pixels assumés se trouve projetée en vidéo et la composition « Computer World » inaugure le set sur un tempo vif. Un ordi portable de l’époque des Atari, Amiga, Amstrad et autres minitels s’incruste alors sur le fond verdâtre de « Numbers ». Les trois mousquetaires qui, comme il se doit, sont quatre, jouent des versions relativement courtes de leurs 33 et 45 tours : « Autobahn », « Radioactivity », « We are te Robots », « The Man Machine », « Spacelab » (référence au HAL 9000 de 2001, L’Odyssée de l’espace oblige), « Radio Activity » (éloge de la radio devenu hymne écolo), «Trans Europe Express », « Das model », « Tour de France »...

Artistes visuels autant qu’audio, ils soignent la déco ou, comme on dit de nos jours, la scéno. Les vidéos s’inscrivent dans la tradition de la peinture et du cinéma d’avant-garde. Nous assistons à un spectacle d’art total (c’est-à-dire post-wagnérien plus que postmoderne) avec des compositions suprématistes en animation 3D. Pour une fois, cette 3D est justifiée, intelligente, faite de chiffres et de lettres, de signes purs et non d’effets spectaculaires bêtassous ou hyperréalistes. Le côté systématique (ou conceptuel, ou allemand) produit de la monotonie mais celle-ci adoucit les mœurs. Les sujets sont d’esprit futuriste, par moments de style bruitiste, la plupart du temps minimaliste, pas le moins du monde expressionniste.

Le romantisme allemand, on le trouvera dans les mélodies ainsi que dans le thème de la marionnette cher à Kleist dont traite le disque The Man-Machine (1978) et qui fait l’objet d’une chorégraphie élémentariste à base de gestes mécaniques, les musiciens passant de l’autre côté de l’écran jouant avec leurs ombres. Le seul moment d’inquiétante étrangeté de la soirée.

 

 

> Kraftewerk 3D a été présenté les 11,12 et 13 juillet à la Philharmonie de Paris