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Critiques Théâtre festival

Kunstfest

Comment aborder le présent avec distance et humour dans un coin surchargé d’histoire ? Le Kunstfest de Weimar en Allemagne se paye une refonte contemporaine et tente de nouveaux axes pour aborder le meilleur comme le pire, avec succès.

Par Thomas Corlin publié le 12 sept. 2019

Patrimoine et modernité s’affrontent dans une lutte paisible et bucolique à Weimar, capitale allemande éphémère de l’entre-deux guerre, période où elle fut préférée à un Berlin un peu trop sensible. Comme si ça ne suffisait pas pour une petite ville de 65.000 âmes, Goethe et Schiller y ont vécu, Nietzsche y est mort, et le Bauhaus y est né, avant de s’en faire assez vite dégager – un musée très gadget et peu inventif sur le fameux mouvement transdisciplinaire vient de voir le jour. Les nazis y installèrent aussi le funeste camp de Buchenwald sur une colline non loin, populaire jusqu’alors pour sa charmante vue sur la région. En contrepoint à la charge historique de ce musée à ciel ouvert qui attire un tourisme sénior, une vie étudiante détachée mais ingénieuse agite la ville en sous-main, dans ses quelques bars de nuits alternatifs, et ses free parties champêtres à la belle saison – un label électro majeur, Giegling, a même émergé de ce réseau il y a dix ans. Comment donc le Kunstfest, festival d’art vivant passé par plusieurs directions sur trois décennies, fait-il dialoguer passé et présent dans cette bulle de quiétude estudiantine nichée sous un mini-Disney Unesco ?

 

Le passé, le Kunstfest l’aborde en miroir, ou par correspondances, littéralement. La performance entièrement participative Post Von Drüben (« du courrier de là-bas ») reprend une pratique d’avant la chute du mur, quand les ouest-allemands postaient des biens de consommation de base à leurs proches est-allemands qui n’y avaient pas accès. Les artistes de Futur 3 ont pris cette vieille tradition comme prétexte pour un échange de colis entre deux quartiers plutôt défavorisés de Düsseldorf et Weimar (située en ex-RDA). Dans un vieux foyer, l’ouverture des colis fait office de performance, exécutée sans l’assistance de performeurs. À l’intérieur, œuvres d’art amateur, objets divers, accompagnés de lettres, notes d’intention ou instructions, déclenchent la parole. Quelque part entre la chasse au trésor, la réunion de quartier et l’ouverture des cadeaux de Noël, l’expérience fait sens, remue les représentations et contourne les bons sentiments attendus – ce quelques jours après que l’extrême droite ait plus que doublé ses scores électoraux dans deux régions voisines d’Allemagne de l’est. En encadrant uniquement le procédé par l’écriture de son déroulé, Futur 3 s’expose un peu à tout. Une habitante, qui se plaignait d’être la seule de son immeuble à être venue, refuse de brûler un billet de 10 euros comme une lettre l’y invitait, et lance une cagnotte pour le quartier à la place. Plus tard, un débat politique est lancé, dirigé par une ado, en séparant distinctement les participants en deux camps – une théâtralisation spontanée de la démocratie. Plus grinçant, mais inévitable, la veille, un homme a tenu des propos clairement racistes en réaction à une citation d’un éditorialiste de droite sur les rapports est-ouest dans une des lettres – et s’est fait rabrouer par d’autres participants. Qu’il se fasse ou se défasse, le tissu social se travaille en direct dans Post Von Drüben.

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Au Kunstfest, l’histoire surgit parfois frontalement. Prévu dans un parc, le diptyque vidéo Children Of Bauhaus est finalement installé dans la salle de conseil d’un ancien immeuble de la Reichsbank, précisément celle où fut signé le financement du camp de Buchenwald. Et justement, disposées de chaque côté d’une majestueuse table de réunion d’époque autour de laquelle les spectateurs se font face, des travellings esthétisants dans l’ancien camp de concentration répondent à des images d’enfants jouant ou fermant les yeux en pleine forêt, le tout sur une anxiogène ascension orchestrale. Les ficelles sont épaisses, et inspirent d’abord le rejet – trop de lyrisme, d’émotion. Puis une sorte de travail dans la douleur opère, comme si notre équilibre vital vacillait dangereusement entre les deux pôles établis par le dispositif de l’Américain A.J. Weissbard et du Russe Maxim Didenko. Bizarrement, il assure la mise à distance dont ne s’embarrasse pas le véritable mémorial du camp, à quelques kilomètres d’ici, plutôt orienté torture porn pour garantir un traitement de choc. Sur la table de réunion, du papier et un crayon nous invitent à exprimer notre ressenti immédiat – mais le malaise coupe la glotte. Heureusement, la feuille de salle nous quitte sur un « be sure to enjoy the rest of your day »  – ben oui, vous aussi.

 

En l’absence d’étudiants, pour la plupart en vacances à cette période, le Kunstfest se doit toujours de satisfaire les locaux plus âgés avec un quota de folklore et de tradition. Même là, le job est fait avec panache, notamment par une série de concerts de classique contemporain opérant une jonction musicale entre le Bauhaus et l’université de Black Mountain College aux USA où ses représentants iront fuir le nazisme. Par-delà des pièces que Stravinsky joua ici à l’époque, d’autres accrochent par la modernité de leur construction et de leur décalage, comme le concertino d’Erwin Schulhoff, ou le virelangue amélodique d’Ernst Toch, tous dans une lignée dadaïste. Plus pop mais aussi plus risqué, le collectif d’entertainers DIY Gintersdorfer improvise tous les soirs sur la place centrale. Pour ses dernières prestations, il monte un Weimar Cabaret reprenant les codes des music halls décadents de la belle époque, type Dietrich et compagnie, à la sauce queer et militante contemporaine – et ça fonctionne parfaitement, de 7 à 77 ans. Plus tard, dans un coin retiré de la place, l’un d’entre eux se lancera même dans un happening improvisé qui le verra sortir des œufs de son cul en expliquant Frantz Fanon et la colonisation en Algérie à quelques Allemands curieux...

 

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Mais quid du présent et de l’ailleurs au Kunstfest ? On les retrouve dans des installations bien dosées : celles d’une sélection d’artistes japonais, intitulée Light Interdiction, qui nous épargnent le show-off habituel du numérique pour en tirer pas mal de poésie, ou celle, plus lo-fi, du Suisse Thom Luz qui dresse une machinerie assez romantique pour interpréter l’aléatoire dans la météo. Mais on les trouve aussi, saignants, dans le solo en appartement du Luxembourgeois Steve Karier, qui cuisine littéralement pendant 1h50 un texte du « Tarantino sud-africain » Mpumelelo Paul Grootboom chez des particuliers. Comme si le Kunsfest n’était pas assez rentré dans les foyers de Weimar avec la consultation à domicile des habitants par son directeur en cours d’année, celui-ci y met aussi en scène, avec Out of Africa,  un survival cannibal mêlant terrorisme en Afrique noire et impérialisme occidental. La performance prend sa vingtaine de spectateurs dans un étau de détails gore sans pitié, et une narration en entonnoir que seul un comédien d’expérience pouvait soutenir. C’est là l’ultime touche d’ironie hanekeienne du festival, et une dernière preuve de son regard en coin sur l’époque, depuis ce nid douillet et pittoresque qu’est Weimar en Thuringe.

 

> Le kunsfest a eu lieu du 22 août au 7 septembre à Weimar