Critiques multimedia Audio Livre

La B. O. des magazines

Historiquement synchronisées aux films dans l’imaginaire collectif, les bandes originales pourraient particulièrement le devenir en s’aventurant auprès des magazines et de leurs récits. L’alliance fantasmée surfe en réalité sur les qualités immersives du son pour mieux plonger le lecteur dans son texte. Attention toutefois à ne pas le noyer en sur-mobilisant ses sens.

 

Par Guillaume Blot publié le 22 mai 2015

 

Le son aime sortir en bande. S’immiscer dans les moindres recoins du temps et de l’espace pour les accompagner lui sonne comme une rengaine. Pendant que Les Inrockuptibles s’affaire à sonoriser la saint Valentin d’une sélection de 20 chansons pour se faire larguer, la voix de Lou Doillon, enregistrée par Soundwalk Collective, s’occupe d’audio-guider l’amoureux désormais perdu dans les bas-fonds de Pigalle. Le son, véritable il de la tentation, caresse également les envies de créateurs littéraires. 

La horde du contrevent, roman fantasy d’Alain Damasio se retrouve ainsi accompagné d’un CD visant à retranscrire avec des bruits d’ambiance ou des chants tout l’univers du livre, quand les éditions Asphalte demandent à leurs auteurs de renseigner une playlist Youtube pour chaque publication. Un souffle nouveau effleure également les pages de récits purement visuels, comme celles du livre-concept Hvísl - Whispers of Iceland où il est possible de brancher son casque audio directement à l’album pour en écouter des sons liés.

Ces bandes originales, terme imagé où l’on imagine une trame horizontale, investissent ainsi presque tous domaines de leurs listes verticales de sonorités, faisant de l’ouïe une canne sur laquelle se repose la vue.

La presse reste pourtant mal-voyante à leur égard. Si quelques timides tentatives de synchronisation sont à noter – notamment les recommandations de chanson pour les histoires de la revue Feuilleton – aucune bande originale en tant que telle n’a encore été proposée à l’écoute par les magazines. Une frilosité finalement surprenante au regard de l’attention nécessaire à l’appréhension des contenus de ces revues – riches de récits textuels et visuels, sur papier ou écran – et qui requièrent un temps long de lecture. Cette concentration particulière pourrait ainsi bénéficier des propriétés immersives du son, si bien mises en avant par l’artiste Brian Eno. Le père reconnu de l’ambient music, et de l’œuvre fondatrice Music For Airports, est persuadé de l’expérience sensorielle que doit provoquer ce type de sonorités, allant bien au-delà de la simple écoute musicale.

 

 

Les Music for magazines imaginées visent en conséquence un enrichissement de l’expérience de lecture par la création d’un environnement sonore dédié. Leur réussite passe toutefois par des critères à déterminer. Il est, en effet, concevable que les paroles d’une bande son puissent facilement venir déconcentrer le lecteur. Une expérimentation auprès de potentiels audi-lecteurs a ainsi eu lieu fin 2014 dans le cadre de travaux de recherche universitaires, afin de définir les types de sons propices pour accompagner les récits de magazine.

Ses résultats montrent qu’une bande originale composée de bruits de fond et de musiques non universellement connotées participe d’une immersion plus intense dans l’histoire. Les voix humaines – qu’elles soient paroles de chanson ou commentaires – ne sont majoritairement appréciées que lors de récits très visuels, comme une série photographique par exemple, et ce pour mieux contextualiser ces derniers.

Cette promesse de bande originale de magazine va de paire avec une nouvelle posture : l’écoute participative. Si voix, musiques et bruits de fond sont recommandés à des degrés divers, la bande son, facultative, ne prend vie qu’à travers un lecteur qui est acteur de son écoute. À ce dernier de profiter de l’expérience de lecture proposée, et d’accepter la mobilisation d’un autre sens. La question de l’attention se pose ainsi comme celui du contrat de lecture, concept cher à Eliseo Verón, contrat qualifié d’implicite entre un titre de presse et l’ensemble de ses lecteurs au sujet de son contenu et de son ton. Le contrat d’écoute passé serait-il, lui, signé par tous ?

 

 

Hvisl - Whispers of Iceland, un réel album

 

Hvísl - Whispers of Iceland from Bertrand Lanthiez on Vimeo.

Album. Difficile de trouver mot plus précis pour cerner ce recueil de photos et de sons, que quelques textes viennent agrémenter. Derrière le titre difficilement articulable se donne à voir et entendre le voyage en Islande de Chloé Curé et Bertrand Lanthiez, tous deux issus de l’ESAG Penninghen, accompagnés de Johannes Mandorfer, étudiant viennois en musicologie. « Quand vous explorez ce pays de fin du Monde, ce sont tous vos sens qui sont touchés », soufflent-ils. Leur émoi islandais ne pouvait être retranscrit qu’à travers un livre atypique, donnant à vivre une expérience immersive. Une bande originale, composée des sonorités stéréo gravées par Johannes à l’aide d’un Zoom H2, se déclenche dès l’ouverture, façonnant un paysage audio synchronisé toutes les trois doubles pages avec photos et textes du périple. « Parfois le son joué est illustration de la page, parfois, il apporte une autre coloration », précisent Chloé et Bertrand. Le dispositif Makey-Makey utilisé pour la synchronisation, laisse apparaître les ficelles brutes de l’interaction, comme pour mieux coller à l’esprit débrouille de leur road-trip. Pas de renfort écran ici, seul le papier et un casque audio composent l’expérience.