La Brèche de Tommy Milliot © Christophe Raynault de Lage
Critiques Théâtre

La Brèche

Pas facile de composer avec les gaffes du passé, surtout quand elles remontent si loin qu’on s’en souvient à peine. Engagée à toutes blindes dans le tunnel de la mémoire, La Brèche, nouvelle pièce de Tommy Milliot, met les pleins phares sur le passé refoulé d’une bande d’adolescents des années 70, devenus grands sur le terrain miné du rêve américain.

Par Agnès Dopff publié le 15 oct. 2020

Pour qui s’en souvient bien, l’adolescence ne marque pas franchement l’âge d’or des bons sentiments. La cruauté gratuite de l’enfance se retrouve aux commandes de corps pubères et en pleine fabrique des genres, les grandes conceptions du monde se construisent sans expérience, et l’inégalité des chances n'apparaît qu’à ceux qui connaissent le manque. En mettant en scène La Brèche de l’auteure américaine Naomi Wallace, c’est justement dans ce joyeux enfer que Tommy Milliot lâche ses personnages : deux morveux, leur nouveau copain et sa sœur Jude, « la plus jolie fille du lycée ». Dans l’espace confidentiel d’un garage, ce pur échantillon de jeunesse étatsunienne se retrouve pour jouer de la gratte, flirter avec la fumette et parler des filles. Quatorze ans plus tard, les mêmes – moins un – se tiennent à nouveau au même endroit : entre temps, Acton, le petit frère, s’est donné la mort. Il s’agit alors de sortir les vieux cartons et trier les dossiers. Dans un silence écrasant, l’aridité du décor s’ajoute à la distance des corps. Un petit muret tout en longueur sépare l’espace symbolique du garage où se placent les adultes, du fond de scène où errent leurs fantômes ados. Au rythme de flashs aveuglants, La Brèche semble scanner les souvenirs oubliés, les éclats de lumière font scintiller le béton blanc comme un glacier en pleine fonte, les accès de violence des adultes fracturent par à-coups l’inquiétante tranquillité de leurs échanges.

À la fois saturé d’un abcès qui ne perce pas, et vide de tout ornement visuel ou sonore, La Brèche marque une progression lente et difficile dans les sentiers de la mémoire, et aborde avec précaution le sujet des agressions sexuelles sans verser dans le fait divers ni le récit obscène. D’une poigne de fer, la sœur, celle qui a subi le viol jamais nommé, oblige les deux fautifs à revenir avec elle dans le garage du passé. Tout en retenue, le jeu exacerbe l’angoisse qui suinte de ces corps presque statiques. Avec la même justesse, les quatre comédiens qui incarnent les ados réussissent l’exercice périlleux de rendre sur scène ce que l’âge bête peut avoir d’intransigeance, de violence, et de maladresse. Les langues claquent, la candeur s'entremêle aux intentions les plus crues. Acculée au mur du garage comme aux responsabilités qui chargent l’ainée depuis le décès brutal du père, Jude ado comprend vite que ses nouvelles formes attirent l’attention et l’exposent à la convoitise. Mais trop sûre de pouvoir tenir tête au monde, la jeune fille se décréte indifférente à son propre corps, jusqu’à l’offrir en pâture aux copains pour acheter la protection du petit frère. Une fois l’aveu du gros mensonge offert, reste la plaie et la culpabilité lancinante de celui qui a fait, comme de celui qui a laissé faire. 


>La Brèche de Tommy Milliot, a été présenté du 7 au 17 octobre au CENTQUATRE, Paris. Du 17 au 18 novembre au Bois de l’Aune, Aix-en-Provence; du 26 au 27 novembre au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, Belgique; du 16 au 18 mars à la Comédie de Reims