Critiques Théâtre

La faillite du rebond

Quand un ancien de HEC se met au théâtre, cela donne L’inversion de la courbe : une critique acerbe du paradigme productiviste et des mécanismes du déclassement social. 

Par Sophie Puig

 

Paul Eloi est un employé modèle et dévoué au sein d’une grande entreprise internationale. Il est commercial, enfin, non, sales manager. Et il vient d’être promu International Sales Manager. Ses collègues vendeuses ne sont surtout pas vendeuses, mais growth hacker. Dans sa vision des choses, quand on veut, on peut. Tant qu’on s’astreint, bien fort, à atteindre des objectifs et à se dépasser, tout ne peut que rouler. Ainsi, courir chaque jour, comptabiliser ses performances sur son smartphone, chaque jour, veiller à manger sain, chaque jour.

Un jour, la machine s’enraye. Les résultats de Paul-Eloi sont tellement bons que l’entreprise n’arrive plus à gérer l’arrivée massive de nouveaux clients (là, on touche du doigt l’absurdité des objectifs fixés et le fléau de la demande contradictoire). En prime, son père décède. Il doit s’absenter. Quelqu’un va l’aider, le seconder, le superviser. Puis, finalement, comme Paul n’est plus tout à fait celui qu’il a été, c’est à dire un employé performant qui ne (se) pose pas de question, il sera remplacé, licencié. Une « très mauvaise idée » selon sa banquière, « si j’étais vous, j’éviterais ! ».

 

Penser l’improductivité

Parmi les membres de la Cie La poursuite du bleu, nombreux sont ceux à avoir conduit des études économiques (dont l’auteur, Samuel Valensi, passé par HEC) et à posséder une certaine connaissance de la culture d’entreprise. Pour les besoins de l’écriture, ils ont aussi collaboré avec l’association Petits frères des pauvres et recueilli les témoignages de personnes déclassées. Ces expériences et ces rencontres viennent nourrir une écriture satirique qui décrit finement les logiques implacables du déclassement social.

Un grain de sable dans l’engrenage, une fatigue passagère, une malchance administrative, ou un aléa kafkaïen (ici, un retard dans le versement d’une allocation) et soudainement, une solvabilité compromise. Il faudra vivre dans la rue. S’occuper des dettes, faire face à l’isolement qui ne fait qu’empirer les choses (quoi raconter ? peut-on décemment répondre à la question « tu fais quoi dans la vie » par  « rien » ?), demander de l’aide à cet ami qui hallucine et tourne le dos, « mec, moi je fais gaffe » (le même qui proposait d’instaurer un salaire négatif, où les chômeurs paieraient pour travailler).

En décortiquant ces mécanismes, la pièce balaye les nombreuses autres questions qui viennent s’y adosser comme la surveillance généralisée des chômeurs, l’injonction à l’auto-contrôle, mais aussi les lacunes de Pôle Emploi. Par-delà, L’inversion de la courbe nous invite à engager une réflexion sur le travail ; sa raréfaction, sa précarisation, sa potentielle violence. Un sujet terriblement actuel traité ici avec beaucoup de justesse.

 

> L’inversion de la courbe de Samuel Valensi, jusqu’au 26 février au Théâtre de Belleville, Paris