<i>Youtubing</i> de Florence Casanave © Gwendal le Flem

La Grande Scène

La Grande Scène du réseau des Petites Scènes Ouvertes dévoile de jeunes projets chorégraphiques, parfois fragiles, souvent subtils. Parmi lla dizaine de propositions, Florence Casanave et Sylvain Riejou troublent le regard en convoquant leur double numérique.

Par Léa Poiré publié le 7 janv. 2019

Mieux vaut partir d’un cliché que d’y arriver. Avec son titre à rallonge tiré d’une interview d’Alfred Hitchcock Sylvain Riejou fait radicalement valser la paisibilité de la salle avec ses airs d'animateur de talk-show, tout sourire en adresse directe au public. Mais le one man show s’attaque à un sujet épineux : le sens du geste et son interprétation.

C’est ainsi que le chorégraphe propose de commencer l’écriture d’une chanson en l’illustrant par des gestes. Et comme lorsqu’on se parle à soi-même, sa voix enregistrée plutôt autoritaire que conciliante, entre en scène. Inflexible, la voix choisit la musique - l’air de Barberine des Noces de Figaro -, dicte les paroles et ordonne l’écriture des mouvements. En fond de scène, sur un écran vidéo la voix s’incarne dans un double identique à Sylvain Riéjou. Ils se toisent et jouent des possibilités d’un avatar virtuel : changeant de costume d’un claquement de doigt, apparaissant sans crier gare ou discutant l’un avec l’autre tout en simulant la spontanéité. Dans cette mascarade réglée au millimètre, le chorégraphe se fiche pas mal de savoir où commence l’écran et où se termine le plateau. C’est au spectateur qu’il revient de démêler la réalité et la fiction, le geste et son interprétation.

 

 

Mieux vaut partir d'un cliché que d'y arriver de Sylvain Riéjou p. Alexis Komenda

 

L’écran blanc tendu en fond de scène accueille aussi le spectateur de Youtubing. Hormis leur dispositif en forme de salle de cinéma, Sylvain Riéjou et la jeune Florence Casanave ont en commun d’adopter le dédoublement du corps comme une évidence. Dans un solo aussi rafraîchissant qu’efficace, en quinze minutes qui passent comme deux, elle traverse sa rencontre avec le mythique solo Water Motor de Trisha Brown. Découvert sur YouTube alors qu’elle écume seule les heures de studio à l’école d’Anne Teresa de Keersmaeker de Bruxelles, Florence Casanave ne le dévoile pas tout d’un coup et tease l’information.

On croit d’abord reconnaître dans son corps le solo de la pionnière de la danse post-modern américaine, mais ce ne sont pas les mêmes gestes, plutôt les intentions qui les précèdent. Puis une voix off explique qu’il était urgent - à l’époque - de capter les gestes improvisés de Trisha, de les fixer comme pour les capturer. L’écran enfin s’éclaire sur Water Motor. Florence Casanave s’efface et vient s’assoir à l’avant-scène pour regarder la vidéo, avant de reprendre le plateau pour faire face à son double digital.

Tant dans son gabarit que dans son costume, elle est littéralement Trisha et actualise du même coup ce corps de 1978. Avec des micro décalages on ne saurait dire si la vidéo suis Florence Casanave ou si la danseuse suis la vidéo. « Lumière s’il vous plaît » demande t-elle quand un problème technique survient. Elle commente : « ça aurait été dommage de rater ça » avant de finir de danser tout en parlant « je n’ai jamais ajouté de parole mais je sais que ça plairait à Trisha ». Faire du neuf avec du vieux sans en faire trop ni pas assez, c’est à cet endroit et non dans l'hommage que se situe Youtubing usant du copié-remixé comme d’une façon évidente de créer.

 

> La Grande Scène a eut lieu le 27 novembre au Théâtre d’Arles ; Je rentre dans le droit chemin de Sylvain Riéjou les 25 et 26 janvier au festival Openspace à L'étoile du Nord, Paris