<i>Sur l'interprétation – Titre de l'instant</i> de Yaïr Barelli Sur l'interprétation – Titre de l'instant de Yaïr Barelli © p. Yannick Fouassier

La naissance des papillons

Le jeune metteur en scène, chorégraphe et danseur confirmé, Yaïr Barelli, crée, avec Sur l'interprétation – Titre de l'instant, un théâtre politique vivifiant, humain et généreux. Après la première à La Panopée à Vanves (dans le cadre du festival Artdanthé), l’artiste revient sur une œuvre qui échappe à toute catégorisation.

Par Chrystelle Desbordes publié le 9 mai 2017

OVNI, œuvre d'art totale ou théâtre du dévoilement ? Le spectacle est d'abord et avant tout une « occasion comme une situation unique » rétablit Yaïr Barelli, dans laquelle les interprètes jouent avec ce qui est possible ici et maintenant et « nulle part ailleurs », insiste-t-il. Outre les interprètes, Olivier Balzarini (danseur), Jagna Ciuchta (artiste des arts visuels, qui danse pour la première fois sur scène), Massimo Fusco (danseur) et Lina Schlageter (danseuse), il faut aussi compter avec les spectateurs. D'emblée, ils sont tous comme incorporés au spectacle (et seront ensuite plusieurs fois invités à « interpréter »). Pour prendre place, chacun doit traverser la scène, juste après que la porte d'un ascenseur ne se soit ouverte sur ladite scène, accompagné d'une voix enregistrée qui commence par un « c'est quelqu'un qui... ». « Nous avons tous un rôle, souligne Yaïr Barelli. Nous sommes tous à vue, nous sommes tous responsables. Une certaine attention doit se porter sur l'engagement. »

Les voix enregistrées rythment, structurent dès lors la pièce, telle une colonne vertébrale. À l'égal des statements des premiers happenings Fluxus, les énoncés livrent, les uns après les autres, une simple trame pour interpréter une situation. Déclinant des « partitions », une voix offre « d'acheter des bonbons pour tout le monde avec l'enveloppe de 50 euros qui est déposée au-dessus... », « de danser une danse de soirée », « de décrire le goût du bonbon... », ou encore « de venir faire quelque chose d'exceptionnel sur scène ». Essentiellement nourrie par « l'effort d'interprétation », chaque saynète déploie énergie et surprise, tandis que les quatre protagonistes nous embarquent dans leurs histoires, intimes et poétiques, de rockn'roll, de tortues ninja, d'enfance, de voyage, de danse aussi bien-sûr. Pour l’artiste, « La scène est un lieu de confession ». Quid, dès lors, de la part de fiction et du fait réel, comme de ce qui est prévu – écrit – ou non ? Difficile de savoir ce qui relève du scénario-synopsis ou de l'interprétation in live, dans ce qui est en train de se construire sur scène et nous nous retrouvons vite « un peu comme des animaux aux aguets », en suspens. « En fait, explique Yaïr Barelli, il y a une structure générale, un plan défini plus un joker. Et c'est l'interprétation de cette partition qui devient la pièce. »

 

Transformer par dévoilement 

À la base, une certaine pauvreté ou un minimalisme du récit, comme une absurdité suréelle inspirée du Butô. L'écriture, nue, presque brute, pense autant à René Daumal qu'à Gaëlle Obiégly, évoque les statements de Yoko Ono à New York, et dessine en passant ces petites ondes dramatiques qui viennent perturber l'apparente maîtrise des mots, dans le théâtre de Sarraute par exemple. Toujours sujets à interprétation, au basculement, les mots vont parfois jusqu'à une transformation en délire surréaliste, telle cette stratégie muette du danseur Olivier Balzarini pour s'incruster sur un danse floor en soirée : les roulades aïkido ! « Je songe, poursuit Yaïr Barelli, à Steve Paxton et à Lisa Nelson – ''Comment ça sent de danser ?'' et ''Qu'est-ce qu'on fait avec nos yeux quand on danse ? ' –, il y a un montage en temps réel. Bien-sûr, je repense également à Yvonne Rainer et à Trisha Brown. »

Au cœur de la pièce, Jagna Ciuchta s'empare d'une plage subitement vide pour raconter une fiction qu'elle improvise, ici et nulle part ailleurs... « En attendant que Massimo revienne sur scène, dit-elle, je voulais faire une digression sur la scénographie. Yaïr a fait commande à des artistes contemporains et la scénographie que nous voyons est une œuvre collective, qui résulte de l'addition de leurs pièces. » Et c'est exactement ce qui se passe ici : un montage collectif en temps réel, dont le moteur est l'énergie du dévoilement. Pour le chorégraphe et metteur en scène, il s’agit de « Mettre à nu les éléments de la scénographie. Transformer par dévoilement. Retrouver la beauté du dévoilement ». « Le travail le plus délicat, poursuit Jagna Ciuchta, presque imperceptible est celui de Laura P. Ce sont des petites paillettes qui parsèment le sol de toute la scène et dans lesquelles la lumière des projecteurs se reflète. » Lina Schlageter, quant à elle, silencieuse, fait de son corps dansant, puissant, une sorte de balise nomade. ll vient épouser le sol, les parois, l'espace, peut s'y engloutir, disparaître un instant pour réapparaître plus loin, tentant une ultime adhérence, entre étreinte et contrainte, au monde.

Détourner ou plutôt détourer, rendre saillant et sensible, tester les limites et tenter la liberté. En jouant avec l’interdisciplinaire dans le sein chorégraphique, Yaïr Barelli ouvre aussi sur un hors champ à se représenter, comme s'il s'agissait de percevoir la dimension cachée de l’espace intime et social, et d'en ressentir à la fois la force et la fragilité. L'artiste, qui a notamment travaillé avec Marlene Monteiro Freitas, Christian Rizzo, Tino Sehgal, Jérôme Bel et Emmanuelle Huynhparle alors de « la nymphe – ce stade crucial de transformation vers le papillon », et précise que cette métamorphose n'advient au théâtre qu'au « niveau de l'engagement dans une action, lequel définit la qualité de l'événement ». Et, là, en effet, la magie opère, étirant le champ des possibles sur une scène foncièrement politique – celle de l'espace intime et social révélé dans « l'effort d'interprétation ». 

 

> Sur l'interprétation – Titre de l'instant de Yaïr Barelli a eu lieu le 30 mars à la Panopée, Vanves