<i> Unfortold</i> de Sarah Vanhee, Unfortold de Sarah Vanhee, © Bea Borgers.
Critiques Performance

La puissance de l’enfance

Dans Unforetold, Sarah Vanhee met en question la conception de l’individu et de la société moderne avec des enfants. Ce n’est pas tant eux, qui fascinent, que l’éclat vibrant de leur imaginaire.

Par Sylvia Botella publié le 17 mai 2018

 

 

Dans le noir, pas si fatal, et un temps non assigné, des phrases silencieuses se déplient lentement : « il n’y a pas de petites fleurs et de jolies choses comme j’ai rêvé. Il n’y a pas beaucoup de taches et de choses colorées. Où sont toutes les belles choses ? Il n’y a pas de soleil. Il fait nuit noire ici. Et si notre vie était au fond d’une baleine ? ». Qui parle ?  Le théâtre ? Le monde ? À qui s’adresse ces phrases ?  À eux (les enfants) ? Au spectateur ? Ça pense ? Qu’est-ce que ça pense ? Est-ce « un être-ensemble », « un faire-ensemble » au-delà du noir et des solitudes ?

Unforetold est sans doute l’une des œuvres les plus complexes de Sarah Vanhee. Ici, le trou noir n’est pas une couleur, ni une note, ni le scénario d’une fin du monde. Le plateau se dédouble, redouble pour accompagner ce lent cycle de vies et de morts : Sarah Vanhee met en récits – le pluriel est important – des mondes qui naissent et meurent avec leurs désirs. Aucun des deux mouvements n’est sacrifié et surtout pas la puissance créatrice de leurs mouvements devinés, de leur drôle de langue – non verbale ? – entendue qui créent l’espace de leur coexistence. Un vœu de communauté pour ne pas tomber dans l’amnésie ? Un « commun sans mesure », selon Jacques Rancière, éclairé par les lucioles vibratiles et poétiques ?

Chez les petits humains, le monde est un work in progress où la nature environnante pèse sur eux de tout son poids. C’est peut-être une forêt dans laquelle ils se cachent ? Les plis et replis de l’espace sont peut-être un océan dans lequel ils nagent ? De l’une à l’autre, on assiste à l’évidence d’une genèse (ou de possibles). Et on sait que pour Sarah Vanhee, seuls eux (les enfants) sont capables de réhabiliter notre puissance créatrice par une myriade de mouvements dynamiques venus de l’intérieur. Unforetold, c’est le temps des trouvailles et des retrouvailles infiniment ouvertes, proches des origines. Où le corps est relié de façons multiples à l’univers : quand il fait quelque chose, il est saisi par autre chose.

Au cœur de cette hétérotopie, c’est une manière de (se) raconter autrement, les paupières grandes ouvertes. Soudain, la vie moins pourrie ruisselle souterrainement. Le corps explore le monde autant que l’esprit. Le corps et l’esprit sont empreints du monde qui nous fait autant qu’il nous défait. C’est une sensation, un sentiment qu’aucun mot ne peut décrire précisément. C’est pourquoi, nous ne comprenons pas la langue des enfants : Lutie Chaakaa. Nous faisons une expérience esthétique.

Grandir, vieillir contient-il sa propre fatalité ? Son retournement sur soi seul ? Et son aveuglement dans les lumières blafardes et totalitaires / sauve qui peu la vie ? Sarah Vanhee le dit ici, avec une frémissante simplicité. C’est un compliment. Ce qui fascine dans Unforetold, ce n’est pas tant les enfants eux-mêmes que l’éclat de leur imaginaire qui enceint le plateau pour lutter contre le monde du dehors, organisé artificiellement pour dominer l’espace vital et opprimer les corps. Et pour redéfinir une relation à soi-même et au monde, et en devenir plus conscient. Il en faut du courage pour jouer comme des enfants.

 

> Unforetold de Sarah Vanhee a été créé du 10 au 13 mai Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles

> Du 18 au 20 mai au théâtre Nanterre-Amandiers, dans le cadre du festival Mondes Possibles