Franck Lepage, <i>Incultures I et II</i> Franck Lepage, Incultures I et II © D. R.
Critiques cirque festival

La Route du Sirque

Pour sa 32e édition, la Route du Sirque propose une manière toute circassienne de jouer avec le cogito ergo sum cartésien. Petite traversée buissonnière du festival.

Par Natacha Margotteau publié le 21 sept. 2018

Insoupçonnable, chapiteau pointant derrière les murs du château, le Sirque de Nexon s'offre aux badauds dans une immensité verte où liberté est laissée de caracoler entre représentations, apéro, et concerts. On fait des choix. Et on se plait à butiner. On se dit que ces choix auraient pu être autres, donc différents. On fait le pari que, quel qu'ils soient, ils apporteront toujours quelque chose : des pistes qui s'ouvrent. Les rencontres lancent le jeu du questionnement : à l'ombre des bois, Alain Milon, professeur de philosophie à Paris Nanterre, titille l’unité apparente du concept du commun pour en cerner les singularités ; quand Franck Lepage à l'ombre du chapiteau décape les idées reçues sur les Incultures (éducation populaire versus Culture ; égalité de l’enseignement et méritocratie). Dans des représentations servies par un engagement des corps qui jamais ne se démet, on expérimente un déséquilibre joyeux, sautillant d'un point à une interrogation.

 

Pourquoi c'est comme ça ?

Seule en piste dans Circus Remix, l'infatigable et multiple Maroussia Diaz Verbèke effeuille des pancartes à la Dylan, moyen de nous demander sans nous parler : « Pourquoi c'est comme ça ? ».  « Ça » percute dans les oreilles, les yeux et le bide : dans un opus d'une douzaine de pièces, emmenées par un medley musical punchy, des centaines d'extraits de voix radiophoniques, montés au mot près, nous abreuvent jusqu'à l'ivresse. La circassienne plie et déplie les « numéros » fondamentaux du cirque avec un appétit fou. Écho à tous les affres contemporains : « Jusqu'où on peut aller trop loin ? ». Quand l'audace est de se jeter dans le vide et le défi de dompter l'argent. In circo veritas ?

Circus Remix de Troisième cirque. p. Philippe Laurençon

 

À quel endroit se trouver ?

Dans une géométrie de lignes bousculées et de clair-obscur, Elenora Gimenez et Vanina  Fandiño cherchent une place – même provisoire - de cordes souples en fil de fer. Les pieds aventureux, différemment chaussés, multiplient les équilibres, au sol ou en l’air. Dans ces jeux de gravité, les corps s’essaient à tenir. Ça file, ça pousse, ça tire. A quoi l'on tend ? Trouver un lieu au centimètre près, un « lugar » où se (re)poser pour être, tout simplement, au monde, à l'autre et à soi. À quelles lignes se vouer ? Quand on fait l'expérience que la plus lâche n'est pas toujours la moins certaine et la plus tendue la plus pérenne. Lugar tente d’appréhender un point de rencontre variable entre les désirs, la matière, l'instant et les êtres.

Lugar de Proyecto Precipicio. p. Philippe Deutsch

 

Voit-on ce que l'on voit ?

Entre aérien et acrobatie, Nina Harper et Alexandre Fournier se jouent du dyptique pour venir creuser entre, avec ce qu'ils savent et ce qu'ils ne savent pas. Avec Face A Comme ça / Face B Tel quel, le duo expérimente leur existence en tant qu’êtres humains en de multiples façons, en écho de ce qui frotte et de ce qui tend. La musique, jouée sur la piste par le compositeur catalan Juan Jurado, réveille nos instincts. Se déployant avec fougue, la physicalité des deux interprètes nous désarme, étonnés de ce qu'il advient. Devant le mouvement constant des particules, est-on toujours bien sûr de ce que l'on voit – de la nature des corps, de la nature des choses ?

Face A Comme ça / Face B Tel quel de Idem Collectif. p. Philippe Laurençon 

 

Comment tisser des liens ?

Circularité circassienne poussée à son paroxysme, La Spire posée au sol, Chloé Moglia et ses suspensives renversent les regards. Dans cette boucle ouverte, amorce d'un infini, comment tracer nos trajectoires ? Six corps de femmes en élévation horizontale déroule le dedans du dehors (et inversement) de cette structure-sculpture en plein air. À chercher comment tracer ses lignes quand il n’y a pas que soit dans l’espace, La Spire devient une aventure à plusieurs où l'on vérifie d'un toucher délicat que la matière est bien là, sur la barre et dans le « vide ». On se frôle, on se bouscule, on secoue, on s'appuie avec, dans l'autre, tout contre. Expérience intense de la compatibilité des contraires : le meilleur moyen de monter serait-il de lâcher ?

La Spire de la Cie Rhizome. p. Philippe Laurençon 

 

> La route du Sirque a eu lieu de 6 au 25 août à Nexon