<i>Futuro Antico</i> de Martin Pelisse Futuro Antico de Martin Pelisse © Ximena Lemaire-Castro
Critiques cirque festival

La Route du Sirque

Rien de christique ou d’eschatologique pour cette 33e édition de la Route du Sirque. À Nexon, le cirque dilate l’univers, les êtres et les agrès pour mesurer l’avenir.

Par Natacha Margotteau publié le 9 sept. 2019

 

Quelque soit le chemin que vous empruntiez pour pénétrer dans l’écrin verdoyant du Sirque de Nexon, des slogans d’un humour grinçant placardés à tout-bout-de-champs vous interpellent. La soirée d’ouverture du festival vous plonge dans un univers à venir : on la joue collectif et festif avec un marché de producteurs qui attire les foules au rythme du cabaret chantant des Établissements Félix Tampon. À suivre, une programmation qui bat les cartes et n’exclut personne,  non sur la base d’un consensus-contentement mou mais sur le pari d’une compatibilité d’apparents contraires.

 

L’envie de se projeter

Sortir de sa zone de confort, oser se lancer, quitter le sol pour changer de perspective ou comment le trapèze est envisagé sous des formes inversées avec les Cies La June et Happès. Dru est une création trapue qui joue avec nos attentes. Une scénographie brute : deux trapèzes ballants hissés à presque taille humaine et un tapis massif sur fond de silence épais comme offerts en peinture à un public qui n’espère qu’une chose : que les deux interprètes s’élancent. Or pendant 45 minutes, Hanna de Vietter et Samantha Lopez développent toute une intensité physique pour se défaire de la gravité. De leurs corps campés s’élèvent des chants vibrants. En toute complicité, elles apprivoisent la chute et disent l’effort pour se dégager de ce qui nous leste, l’énergie à trouver et la fragilité de l’acte.

Dans Miroir Miroir1, le trapèze, support d’une construction en miroirs, devient un outil qui ouvre un autre imaginaire. Aérienne, Melissa Von Vépy est cette femme au visage désespéré, et chaussée que d’un pied, qui traverse le miroir comme une porte du temps, à la recherche de l’insaisissable. Elle s’élance dans toutes les dimensions, donnant à voir des états de corps qui en disent long sur le travail de recherche autour de cet agrès insolite. Celui-ci démultiplie les vides, les images et les questionnements : tantôt radeau, tapis volant, étendue d’eau ou trou béant, on se demande ce qu’il réfléchit et projette tout à la fois. Pris entre le passé et le futur, comment échapper à l’éternel retour à soi ? Mélissa Von Vépy évolue autour de cette instabilité permanente qui diffracte son corps comme autant de fragments de l’être.  

Miroir Miroir de Melissa Von Vépy. p. Christophe Raynaud de Lage 

 

Le futur est une histoire que l’on écrit

Dans un monde où les algorithmes s’imposent en nouveaux repères, le cirque peut déployer une narrativité qui en interroge les limites, les possibles et les infinis. Futuro Antico nous lance en orbite autour d’une odyssée atemporelle, à la fois graphique, lumineuse et sonore, conjuguant éléments primitifs et technologiques. En écho au film de Kubrick, Martin Palisse s’aventure dans l’appréhension de l’outil – « l’objet jonglé », toujours dans un art minimaliste. Le directeur du Sirque nous invite à changer de regard. La maîtrise progressant, l’univers se dilate : des déplacements arrêtés à la multiplication des trajectoires jusqu’à la musique métronomique de Cosmic Neman en voie d’accélération vers la fusion joyeuse. 

Les contes immoraux Partie 1 – Maison mère de Phia Ménard. p. Ximena Lemaire-Castro

Dans Les contes immoraux Partie 1-Maison mère, Phia Ménard joue avec nos nerfs et provoque notre sens de la démesure, celle d’une civilisation qui semble s’ériger pour chuter. Son personnage hybride – à la croisée du cow-boy, du super-héros, de la chanteuse trash-rock et catcheuse – passe une heure et demie à élever en 3D une structure de carton qui sera détruite par des pluies torrentielles. Mais la puissance de cette performance tient moins à ce résumé qu’à l’épreuve qu’elle donne à vivre au public et aux gestes portés qui résonnent en question. Phia Ménard ne ménage rien ni personne, condensé tranchant des violences que l’espèce humaine est capable d’infliger au vivant. Elle pousse la structure, avec âpreté et minutie, jusqu’à son point d’équilibre ultime, jusqu’à l’infime en-deçà du point de rupture. Jusqu’où peut-on tenir ? Que sommes-nous prêts à supporter ? On s’indigne de l’eau gâchée sur scène. Un public averti en vaut-il deux ?

  

1. Pièce créée pour les Sujets à Vif en 2009 au Festival d’Avignon 

> La Route du Sirque a eu lieu du 14 au 24 août à Nexon