© Matilda Olmi
Critiques Performance

Transgression décorative

En ouverture du festival Programme commun, Marie-Caroline Hominal se déchire en incarnation féminine démoniaque ; mais émoussée par le gothique de pacotille de la dramaturgie de Markus Öhrn

Par Gérard Mayen publié le 22 mars 2018

Il y a du fric à faire. Un grand succès commercial attend la personne qui inventerait une machine à fumée de scène évitant de se signaler par un raffut pas possible lorsqu’on la met en branle. Voilà bien une anomalie : couramment utilisé, l’évolution technologique de cet accessoire scénique semble s’être arrêtée voici un siècle. De la fumée sur scène, on attend toute une gamme de nuances poétiques. Mais non, ça le fait gros, pétaradant, et  chuintant. Niveau : fête foraine.

On y pensait alors que Markus Öhrn y recourt, plus souvent qu’à son tour, dans la pièce Hominal/ Öhrn, qui vient d'être créée au Théâtre Vidy de Lausanne, en ouverture du festival Programme commun. Il est peu courant qu’une pièce s'intitule des noms de ses signataires, et performeurs mêmes. En effet,  Hominal/ Öhrn fonde sa singularité dans une distribution des rôles hors du commun, qui y a été mise en jeu.

Marie-Caroline Hominal est autant chorégraphe, auteure de pièce, qu’elle est performeuse et interprète. Elle circule dans tout cela avec un furieux talent de la métamorphose de soi au cœur de mondes mutants. Dans Hominal/ Öhrn, elle renverse les usages installés. C’est elle qui se tourne vers Markus Öhrn en lui proposant la direction de scène. De vieilles pensées considèrent, plus habituellement, qu’un auteur porteur de projet se met en quête des interprètes qui lui conviendront.

La visée scénique s’en trouve ici plus ouverte. Une pièce naît de l’entremêlement de ses propos, essais, mises en formes, intégralement partagés entre deux artistes, qui en viennent à la cosigner, mais encore à la doter d'un titre qui n’est autre que cette cosignature ; et qui finissent par performer tous les deux sur scène. À revers et à rebours, notre regard spectateur aura alors tendance à recevoir la pièce à travers une bipartition supposée entre leurs deux apports, du fait de ce qu’on sait par ailleurs de leurs singularités artistiques respectives.

 

Renversement, pacotille et train fantôme

C’est un peu raide. Mais la perche nous en est tendue. Il y aurait, d’une part, la Marie-Caroline Hominal occupée à ses fusions performatives métamorphiques. Il y aurait, d’autre part, Markus Öhrn, en proie à ses transes sonores et plasticiennes, transitant entre le punk et le gothique. Forcément, c’est haut en couleurs. Trop, peut-être ? Cela commence par l’exposition d’une forme humaine, informe engoncée dans une glauque matière caoutchouteuse, couchée dans un gros cercueil de vieux bois.

C’est tout frontal, central. C’est de l’image. Il faut l’admettre d'emblée : aussi exubérantes soient-elles dans leur apparence, aussi transgressives se veulent-elle dans leur propos, c’est bien dans un registre conventionnel de la mise en images assénées, que Markus Öhrn orchestre sa dramaturgie. Si le spectateur s’en trouve oppressé, ce n’est pas du fait de la grave profondeur du propos, mais par accumulation et surenchère dans les effets. On y craint une dérive décorative. D’où, ci-dessus, nos remarques introductives sur le recours à la machine à fumée.

Le propos est assez mince, qui conduit Marie-Caroline Hominal, gisante, à se redresser en spectre, pour rejouer le personnage de la grand-mère de  Markus Öhrn. Disparue voici quelques années, alors que son petit-fils l’entourait d’attention, cette vieille Scandinave pétrie d’usages conformistes, eut le temps de lui avouer son regret d’être restée toute sa vie une bonne épouse, bonne mère, et bonne croyante, en totale soumission à l’ordre patriarcal.

Hominal/ Öhrn entreprend d’orchestrer le sacrilège qu’appelle le renversement de cet héritage. Cela se joue en actes, qui se voudraient terribles, et un peu en paroles, essentiellement chantées. Lesquelles font alors entendre une vision gothique de pacotille, où le principe masculin découle de l’œuvre de Jehova, quand le féminin est invention de Satan. C’est mince. Cela laisse toute place à des cascades d’hémoglobine, et déchaînements sonores de tonnerre, et lumineux d’éclairs.

Photo : Matilda Olmi

Ça peut rappeler le train fantôme. Il est jusqu’à l’expiation sadomasochiste finale, juste dérisoire, pour nous suggérer que, décidément, les visions de Öhrn seraient comme bloquées dans la reproduction, seulement inversée, des motifs oppressifs qu'il entend assaillir. Serait-il resté, dans la tête, cet ado, qu’on perçoit sur la figure ?

À Marie-Caroline Hominal elle-même, on trouve aussi quelque chose de cette trempe juvénile, quand on la croise, fût-ce un instant. Une personnalité entière, vibrante, qui s’ouvre ; mais pas si simple qu’il y paraît. Par les principes mêmes de la performance, il lui revient, une fois sur scène, d’incarner une violence du vivant, qui chahute les carcans de l'image. C’est une composition aux limites, qu’elle met en branle, toute squammeuse, sanguinolente, seins en plastique défaits, livrée aux contractions démentielles de divers accouchements monstrueux successifs. D’abord une pitoyable poupée de Ken, ensuite un phallus à la taille d'un serpent gluant qui n’en finit pas.

Ces images restent dans la veine précédemment évoquée. Mais elles se livrent dans une entièreté de combat, où le trouble est excitant, entre la cuirasse tapageuse de l'apparence, et ce qui, dedans, l’anime, au fond, d'une déchirure intense. On y soupçonne un dépassement certain de l’ordre du monde. Et de soi.

                                                                                  

> Hominal / Öhrn, du 14 au 25 mars au festival Programme Commun, organisé par l’Arsenic, le Théâtre Vidy, le Théâtre Sévelin 36, La Manufacture et le Centre d’art Circuit