Uncanny valley, de Rimini Protokoll. p. Gabriela Neeb
Critiques Théâtre

La Vallée de l'étrange

de Rimini Protokoll (Stefan Kaegi)

Rimini Protokoll avait fait de la disparition des acteurs sa signature. (Uncanny valley) La Vallée de l’étrange marque le retour de la présence sur scène… à ceci près que l’unique comédien n’est autre qu’un robot. Une proposition intimiste plus que technologique qui invite chacun à la frontière de l’humain.

Par Agnès Dopff publié le 17 févr. 2020

En parallèle de ses pièces documentaires plus « classiques », Rimini Protokoll s’est illustré ces dernières années par ses dispositifs donnant la part belle à l’interaction avec le public : parcours immersif arme au poing avec Situatons rooms, installation contemplative et nomade avec Cargo X, ou théâtre post mortem avec Nachlass – Pièces sans personnes. Cette démarche est devenue marque de fabrique, suscitant l’adhésion autant que la méfiance des spectateurs, enclins à y voir une forme de manipulation (lire l’article « À la merci de l’artiste » publié dans le n°105 de Mouvement). La Vallée de l’étrange, leur dernière proposition qui prend pour sujet l’infime frontière entre l’humain et le robot, risquait ainsi d’exciter les appréhensions, d’autant plus qu’elle se décharge des éléments théoriquement les plus « théâtraux », à savoir les corps humains. Sur scène, on retrouve une silhouette pourtant, anthropomorphe mais robotique, et qui donnera la réplique toute la pièce durant. Seul comédien, pas même humain. 

Sur scène, l’humanoïde accueille l’arrivée des spectateurs depuis un fauteuil droit et dans une décontraction manifeste, une jambe en tailleur. À côté de lui, et au centre du plateau, un écran de projection achève de convoquer l’imaginaire de la conférence TEDx. Dès les premiers mots prononcés, la rotation saccadée de la nuque et l’ouverture nette de la bouche trahissent la véritable nature de l’humanoïde. Mais c’est par la voix – cette fois bien humaine, puisque celle de l’auteur Thomas Melle – que s’établit le premier contact avec la salle. Une voix grave, calme et posée, que la formation germanique oblige à articuler avec un soin tout particulier. L’aveu inaugural pourtant n’empêchera pas le trouble de s’installer, lorsque le robot à face humaine déploiera à la première personne le récit de celui qui lui a prêté ses traits. Formulées par l’auteur, les réflexions de l’homme bipolaire devenu personnalité culturelle parviennent au public par la bouche mécanique et brouillent les énonciations. Qui parle ? L’écrivain absent ou le robot bien présent ?

Nourrie par le récit biographique d’Alan Turing, l’un des inventeurs de l’informatique – et accessoirement contraint à castration pour cause d’homosexualité -, La Vallée de l’étrange confond ainsi la conception mécanique de l’humain et l’humanisation de la machine. Dans un rythme lent, empreint du story telling bien en vogue, l’humanoïde au plateau mêle récit scientifique, réflexions personnelles et auto-analyse de son statut de robot, le tout ponctué d’adresses directes et de sollicitations explicites aux spectateurs. Invitations à éprouver l’ambiguïté de l’échange plutôt qu’intrusions ou manipulations brutales, les interactions engagées par le robot, et bientôt l’avatar de son humain projeté sur écran, permettent à chacune et chacun de faire résonner en soi les pistes de réflexion glissées dans le récit, composant ainsi le spectacle le plus adapté qui soit. Dans ce dispositif éphémère, où l’un parle et d’autres écoutent, le motif du robot ne semble finalement plus qu’un prétexte pour penser ce qui fait l’humain, seul ou en collectif, souvent capable mais bien heureusement faillible.

 

>(Uncanny valley ) La Vallée de l’étrange de Rimini Protokoll a été présenté du 30 janvier au 2 février au Centre Culturel Suisse, Paris. Du 5 au 8 février à La Villette, dans le cadre de la biennale Némo, Paris ; du 12 au 27 février au Théâtre des 2 Scènes - Scène nationale, Besançon.