<i>Vxh, La voix humaine </i> de Roland Auzet, Vxh, La voix humaine de Roland Auzet, © Christophe Raynaud de Lage.
Critiques Théâtre

La voix humaine

Dans sa dernière création, Roland Auzet érige l’espace de l’absence en tombeau poétique de l’amour. Dans ce spectacle sur la dématérialisation de la parole, la souffrance ne cesse de prendre corps.

Par Pénélope Saïarh publié le 21 juin 2018

Dans la salle du Centquatre, ce soir de juin, avant l’extinction des lumières, il est demandé de se déchausser et de s’installer sur le sol. « C’est comme à la plage, faites attention à ne pas vous mettre sur ma serviette », s’amuse un homme : une complicité naît dans le public. Pour voir la scène, il faut lever la tête. Sur une plateforme en plexiglas, semblable à un ring de boxe de dix mètres sur quatre, Irène Jacob est allongée. Elle incarnera la femme abandonnée qu’autrefois, à la Comédie Française, dans la pièce de Jean Cocteau, Berthe Bovy interprétait. Au milieu de cette scénographie si particulière la musique éructe, les premiers frissons, eux aussi, arrivent.

 

« On croit être mort. On entend et on ne peut pas se faire entendre… »

Pour seul décor, des téléphones qui jonchent la vitre transparente. La scène est l’espace de l’absence, absence de décor, absence du corps de l’autre, absence de sa parole, absence de réalisation de l’amour. Grâce à ces téléphones la femme pourra tenter d’entrer en contact avec l’homme, celui qu’elle aime mais qui l’a laissée.

Le coup de fil apparaît ici comme le seul lieu d’une disponibilité érotique, le seul corps. Mais, même les appels ne passent pas, sans cesse la ligne se coupe. Les défaillances techniques qui viennent entraver la conversation semblent n’être que la triste traduction des interférences de leur histoire. Ces dernières matérialisent leur incapacité à communiquer et ainsi, inéluctablement, à se retrouver. Le téléphone est inapte à retenir l’autre et la voix humaine éclot par plaintes, que les dispositifs sonores mis en place par l’Ircam amplifient à merveille. C’est aussi l’intonation chaude et nocturne d’Irène Jacob qui montre que la folie du désespoir ne peut plus être contenue : « Tu te trompes, j’ai ce que je mérite. J’ai voulu être folle et avoir un bonheur fou. » Ses mots résonnent : « C’est une chance je suis rentrée il y a dix minutes, je n’avais pas pris mon téléphone (…) J’ai pris un comprimé. Un seul. ». Le spectateur sait qu’elle ment. Pourtant, sa voix se veut rassurante : dans son imposture, elle s’offre une dernière parenthèse.

Malgré l’évidence de la déchirure Roland Auzet crée un tombeau à l’amour passé qui se prolonge après la fin de la pièce dans le souvenir offert aux spectateurs. La « voix humaine » n’est peut-être rien d’autre que cet écho.

 

> VXH - La Voix humaine de Roland Auzet a été présentée 7 au 10 juin 2018 au Centquatre, Paris, dans le cadre du festival ManiFeste