<i>Laboratoire Poison</i> d'Adeline Rosenstein Laboratoire Poison d'Adeline Rosenstein © Serge Gutwirth
Critiques Théâtre

Laboratoire Poison

Se taire ou collaborer : sous la torture, les deux postures ne sont pas si éloignées à en croire la nouvelle pièce d’Adeline Rosenstein qui décortique la gestuelle des individus dans une situation de crise, face aux divisions à l’intérieur d’un même camp.

Par Milena Forest publié le 4 mars 2019

« On pourrait avoir les mêmes gestes, qui une fois montrent l’histoire d’un héros, une autre fois l’histoire d’un salaud ! » affirme Adeline Rosenstein. Avec Laboratoire Poison, la metteure en scène quitte la Palestine dont elle retraçait l’histoire depuis les guerres napoléoniennes avec Décris-ravage en 20161, pour se plonger dans une enquête menée par le Parti Communiste auprès de ses militants belges, survivants des camps de concentration nazis. Qui, sous la torture, a gardé le silence, qui a trahi, qui a collaboré, qui a seulement feint la collaboration, rusant et livrant de fausses informations ou simulant une blessure... ? Et, après coup, comment juger ceux soupçonnés de trahison... ? Un ensemble de documents exhumés par le sociologue Jean-Michel Chaumont dans l’ouvrage Survivre à tout prix : essai sur l’honneur, la résistance et le salut de nos âmes2 qu’elle dégage de leur contexte pour en saisir toute la portée anthropologique.

 

La fabrique de l’adaptation

Sur un plateau dépouillé, les comédiens, désignés par leurs noms, interprètent des personnages muets sans identité propre. Ainsi, les personnages 1, 2 ou 3 enchaînent les gestes de façon nette et précise, presque chorégraphique, représentant les réactions possibles de l’individu face à une situation donnée. « C’est l’histoire d’un individu, vous lui tapez dessus, il devient votre ami » ou encore « C’est l’histoire d’un individu, vous retournez son ami, il retourne tous ses amis » sont des formules dont toutes les coutures sont données à voir par divers « enchaînements de gestes ». Une sorte de mécanique se met en branle. Par effet d’accumulation et de variation, de multiples schémas de possibilités se dessinent, illustrant les façons dont l’individu peut s’adapter à un milieu hostile.

La ligne de démarcation s’avère fine entre ceux qui auraient trahi et ceux qui auraient su conserver leur intégrité, qui plus est dans un contexte de clandestinité, de dissimulation, de jeux de masques. « Si on s’éloigne de cette ligne, bien sûr, c’est facile, on simplifie. On fait du théâtre militant ». Mais ce qui importe à la metteure en scène, c’est de lancer au théâtre un défi, et pas des moindres, celui de la nuance et de la complexité. Alors c’est au plus proche de cette ligne de démarcation qu’elle se place, montrant qu’une même série d’actions peut engendrer des interprétations fort différentes. Un haussement d’épaules par exemple... impuissance du « héros » ou indifférence du salaud ?

 

Déconstruire l’histoire officielle

La source documentaire qui irrigue la pièce est un point de départ. Adeline Rosenstein est de ces metteur.e.s en scène qui ne cessent de chercher, de douter, de remettre en question leur propre travail. À peine le spectacle créé – si de véritable « date de création » nous pouvons parler, tant le spectacle est en mouvement −, elle met en doute la justesse de sa démarche, redoutant de concrétiser sur le plateau ce qu’elle dénonce : « des petits zigzags » d’énonciations qui nous font dire ceci puis un peu autre chose, donnant seulement l’impression de la nuance.

Adeline Rosenstein conçoit Laboratoire Poison comme un outil de réflexion collective,  autour de la morphologie des gestes. Un répertoire qu’elle utilise pour déconstruire l’histoire officielle et se mettre en quête de nouveaux récits des guerres d’indépendance, avec comme horizon la création d’un « Poison 2 ». À Marseille, l’équipe a entamé un « chantier Algérie ».

 

 

1. À lire, l’entretien d’Aïnhoa Jean-Calmettes et Camille Louis avec Adeline Rosenstein dans Mouvement n°85.

2. Éditions La Découverte, paru en octobre 2017

 

> Laboratoire Poison d'Adeline Rosenstein a été présentée du 29 janvier au 2 février au Théâtre de La Balsamine, Bruxelles ; les 26 et 27 novembre 2018 au Théâtre de la Criée, Marseille. Une étape de création de Laboratoire Poison 2 sera présentée en juin dans le cadre du Festival de Marseille.