<i>Labourer</i> de Madeleine Fournier © Patrick Berger

Labourer

Première création solo de Madeleine Fournier, Labourer nous promène en finesse d’un pas de bourré médiéval à un retour à la terre.

Par Léa Poiré publié le 4 janv. 2019

Parée de gants rouges et assise sur un tabouret les deux mains tendues sur ses genoux, Madeleine Fournier, aux joues rosées, nous observe. Sur fond de musique baroque, son cri long, grave, rappelant celui d’un accouchement, tranche l’espace et ouvre sa première création : Labourer. En trois temps et trois mouvements, d’un pas glissé suivi par deux petits pas ramassés, la chorégraphe triture un geste archétypal et ancestral : le pas de bourré.

Sur scène, Madeleine Fournier sautille et se faufile entre un rideau bleu roi plissé en arc de cercle, une ampoule rouge qui se balance le long d’un fil et un carré blanc déposé au sol, le tout encadré par les éléments d’une batterie automatisée par Clément Vercelletto. Tantôt reine de cœur ou figurine d’une vitrine de noël, elle désarticule ses longs membres fins, danse seulement avec ses mains, attaque un numéro de claquettes que ses chaussures de cuir semblent maîtriser ou entonne une chanson médiévale. Au commencement de Labourer tout semble ainsi être délicieusement « à côté » de la musique, du corps et d’une époque. Mais avec assurance la chorégraphe coupe court à cette manigance en activant un vieux projecteur bruyant.

 

Semences chorégraphiques

À l’écran, les images scientifiques de croissances de végétaux en accéléré se mutent en compositions poétiques, et, les floraisons charnelles – tiges grimpantes s'enroulant avec tendresse et battement de feuilles – nous rappellent que la nature est aussi en vie. C’est avec une précision presque chirurgicale que la chorégraphe manie les gestes et les significations. En prenant comme prétexte le pas de bourré on aurait pu se lasser d’une danse ressassant sa propre histoire, mais Madeleine Fournier troque avec malice la bourrée pour son homophone labourer. Après la danse des végétaux, la chorégraphe revient au plateau en arborant une tunique blanche. Tout en maniant une pioche imaginaire, par des gestes pastoraux, elle glisse, caresse et chante en accentuant les « s » et les « oué » dans un accent médiéval et rustique.

 

Labourer de Madeleine Fournier p. Patrick Berger

 

Son corps autrefois mou et manipulable se galvanise, ses muscles se tendent et se confrontent à la densité de l’espace transformé dans nos esprits en un large pâturage. Labourer par des gestes rigoureux fait germer des images, celle d’une terre en mouvement, de pousses à la forme humaine, et inversement. En se roulant au sol avec volupté Madeleine Fournier termine sa course en creusant un peu plus loin dans l’intime, jusqu’à dévoiler la découpe d’une hanche et la beauté d’un sexe, comme une entaille à l’origine du monde.

 

> Labourer de Madeleine Fournier à été présenté les 22 et 23 novembre à l’Atelier de Paris / CDCN, le 25 novembre à BUDA Kortrijk dans le cadre du festival NEXT et le 27 novembre au Théâtre de Beauvaisis ; les 22 et 23 janvier au Festival Trajectoires TU Nantes, le 26 janvier au Festival Vivat la Danse à Armentières.