Hendrik Hegray <i> No Bahnhof</i> (détails de table), Hendrik Hegray No Bahnhof (détails de table), © Hendrik Hegray.
Critiques arts visuels

L’anti art de H. Hegray

Placée sous le signe du readymade, la première exposition « officielle » de Hendrik Hegray démontre un talent certain pour établir des jonctions incongrues entre trivialité et abstraction, intuitions et concepts.

Par Julien Bécourt publié le 5 avr. 2018

 

Issu du fanzinat et du graphisme post-BD (Super Kasher, Frédéric Magazine, Nazi Knife…), qu’on pourrait renommer bad printing en écho au bad painting, Hendrik Hegray s’est refusé à persévérer dans le réseau balisé de l’illustration ou de la bande-dessinée. Son évolution radicale l’a amené à repousser toujours plus loin les limites du dessin, au point même de troquer sa pratique initiale pour des stratégies post-conceptuelles. S’éloignant du dessin en tant qu’élément narratif, ses enjeux sont désormais plus proches d’un pop art qui aurait dégluti et décrypté les scories du capitalisme.

 

Sous-culture

D’entrée de jeu, l’exposition nous place face à un agencement iconoclaste. Des reliquats de sous-culture y sont érigés en fétiches, tournant en dérision un certain structuralisme qui fait florès dans l’art contemporain. Flacons de poppers vides, VHS porno des années 1980, télécommandes obsolescentes, figurine en plastoc, cassettes d’adolescence, coffret pharmaceutique, magazine de mode coréen ou sculptures en verre soufflé (invendus de la précédente exposition ?) trônent côte-à-côte sur une table – comme autant de substrats archéologiques conservés dans leur jus. Ces artefacts sont exhibés avec une austérité feinte, à la fois posture critique face à la réification de l’art et jalons symboliques dans l’existence de l’artiste. Un panthéon personnel ? Préexistants à l’exposition, ces artefacts supplantent le geste créateur : il suffisait juste de les assembler. Le goût de HH pour les formes les plus indigentes (pockets Elvifrance, films d’exploitation, breloques de vide-grenier…) et pour le kitsch des années 1980/90 se lisent désormais en filigrane, au détour d’un de ses innombrables collages. Des collages ici triés et collectés dans un classeur, en contreplan de ce chaos organisé. Tout ici concourt à produire des associations d’idées saugrenues, dans une volonté de déstabilisation qui n’a rien de fortuite.

 

Le monde en négatif

Cette beauté ineffable, généreusement distanciée, invite à examiner le monde sous son envers négatif, comme on retournerait un gant pour en faire saillir les coutures. L’étrangeté et l’anomalie ne proviennent plus d’un imaginaire complaisamment « surréaliste » - infra-réaliste serait un terme plus approprié -, mais sont harnachées au réel, avec une rigueur spartiate à laquelle l’artiste ne nous avait pas accoutumé à travers ses excentricités graphiques. Pour cette première exposition solo en galerie, il semble vouloir atteindre une forme de subtilité dans le non-sens, jusqu’au titre absurde (No Bahnhof) qui n’éclaire en rien le contenu. De fait, la drôlerie est toujours prolongée par le dérangement et une inquiétude vaguement malsaine, à moins qu’il ne s’agisse du contraire, dans un aller-retour constant qui ne manque pas de susciter la perplexité. Rappelons que Hegray se commet aussi dans la performance sonore, conjuguant harsh noise et fragments d’italo disco, sous le pseudonyme de Z.B. AIDS (un double album sorti en 2017 est disponible sur son label Premier Sang).

Non content d’agencer ses dessins par paire, privilégiant les stratifications de textures à l’aide de médiums cheap (encre de chine grattée, photocopies, Tipp-Ex, hachures au BIC, trames en plastique, gaffer, collage…), HH se fend d’une vidéo incrustée dans un mur de photocopies. Le poussiéreux musée d’agriculture du Caire y est inspecté par un caméscope low-tech qui en parcourt les rayonnages, s’attardant sur des formes ou des motifs qui induisent une possible interprétation. Filmé comme un cabinet de curiosités d’un autre âge, cette visite « exotique » chercherait-elle à réveiller les spectres d’un passé colonial et les tourments d’une histoire que la France se refuse à assumer ? À moins qu’il ne s’agisse d’un seul attrait esthétique pour la morne désuétude du musée ?

 

Nihilisme de façade

Démonter les mécanismes de perception conditionnés par le statut social et valoriser les rebuts industriels sont deux des objectifs de l’anti-art de HH, qui rejette avec une vigueur agressive toute sophistication et tout clinquant arty. Ses hachures éparses et ses jeux de matière évoqueraient presque un Twombly sous amphétamines. Son apparent dilettantisme révèle néanmoins une stratégie bien plus complexe : tenter d’approcher la forme par la non-forme, atteindre une vérité du geste contre le savoir-faire et la technique, se faire violence pour contrer ses propres habitudes et pallier à son incompétence technique. Mais aussi démasquer et condamner toute expression artistique qui sous-tend une domination morale, politique et économique.

Derrière ce nihilisme de façade affleure pourtant moins l’ironie que la nostalgie du fait-main, de la pop culture pré-internet et d’une créativité rimant avec précarité. Ce qui semble dénué de valeur - un flyer pour une soirée noise underground, une photocopie, une VHS gondolée –  fait chez lui figure de cosmos intime. Sur un principe d’indétermination qui laisse la part belle aux accidents, HH valorise autant le geste et l’attitude que la finalité. Son romantisme d’outsider s’avère une fois de plus une fausse piste, lui qui revendique son idiosyncrasie et refuse se laisser enfermer dans une case toute-faite.

 

> Hendrik Hegray, No Bahnhof, jusqu’au 7 avril à la Galerie Escougnou-Cetraro, Paris