Sylvie Blocher, A More Perfect Day 2009; A More Perfect Revolution, 2012; A More Perfect Society, 2012; A More Perfect World, 2012. Vidéos. Courtesy de l'artiste. Sylvie Blocher, A More Perfect Day 2009; A More Perfect Revolution, 2012; A More Perfect Society, 2012; A More Perfect World, 2012. Vidéos. Courtesy de l'artiste. © Courtesy de l'artiste.
Critiques arts visuels

L’art, dernier rempart

Sylvie Blocher

S’inventer autrement, c’est non seulement déplier la question de l’identité, du genre et du langage à travers la vidéo mais aussi rompre l’éternelle verticalité des systèmes artistique, intellectuel, social et politique. Au CRAC de Sète jusqu’au 31 janvier, la rétrospective de Sylvie Blocher, rarement présentée en France, ne sort pas l’œuvre du musée mais y fait entrer le corps populaire.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 6 nov. 2015

 

« Je me suis jurée que je ne construirai plus rien depuis 1991 » lance Sylvie Blocher au seuil de sa rétrospective S’inventer autrement – la première en France depuis 1993 – rappelant sa querelle publique à propos de l’autoritarisme dans la modernité. Très présente à l’international, cette « artiste politique », proche du courant des cultural studies, ne se sent pas la bienvenue sur la scène artistique française qu’elle juge figée dans une histoire de l’art « excluante ». C’est en partenariat avec le MUDAM Luxembourg, musée d’art moderne Grand-Duc Jean (où a été produite l’exposition) que la commissaire Noëlle Tissier propose d’accueillir la rétrospective au Crac de Sète.

 

Avec l’humain pour matière

Dans la pénombre des salles se détache une multitude d’individus – sexe, âge, race, origine et classe sociale confondus. Dans chacune des vidéos présentées, ils se dressent, souvent seuls, face caméra, avec pour « accessoires » leurs corps, leurs voix, leurs histoires, leurs « fierté ». Contre la mythologie du « voyant », la figure de l’auteure s’efface pour ouvrir un espace à l’Autre. Travailler avec « une matière humaine imprévisible », sans casting préétabli, la filmer en prise unique, souvent frontale, implique une empathie et un risque nécessaire pour capter le moment où le « sujet » dépasse le cadre de l’exercice performatif et se livre sans cérémonie à l’œil mécanique. Avec ses Living pictures, l’artiste « partage son autorité avec ses modèles ». Parmi ces séries, Les témoins rassemble 85 adolescents des favelas de Cidade Tiradentes dans la périphérie de Sao Paulo à l’occasion de la construction d’un complexe culturel dans le secteur. Sylvie Blocher leur demande simplement de marcher au ralenti, le regard fixé sur la caméra, et d’imaginer derrière celle-ci, à la place laissée vide, une personne qu’ils aiment ou qu’ils haïssent. Uniquement guidés par ces indications structurelles, les modèles s’émancipent des volontés auctoriales pour affirmer une présence souveraine et autonome. C’est l’intensité de leur attitude – « irréductible », parfois semblable à celle d’une madone selon l’artiste – qui modèle le sens du film. Notons que cette pièce a fait l’objet d’une censure de la part des pouvoirs paulistes, les adolescents en situation précaire ayant été jugés « trop fiers » par le directeur de la culture de la ville.

                           Sylvie Blocher, Living Pictures / les témoins, 2010. Photo : Marc Domage. © CRAC L-R.

 

Le politiquement gênant

Comment appréhender ce rejet récurrent ? Ici, celui de la fragmentation de la sacrosainte figure de l’artiste ; là-bas, celui de l’aveu de l’échec social du libéralisme. Loin de la provocation stérile, l’œuvre de Sylvie Blocher confronte des récits ostracisés par les grandes épopées culturelles et politiques. Il permet d’affirmer dans l’enceinte du musée – structure de la fabrication et de l’adoration de l’ « exceptionnel » – l’existence de ceux qui ne sortent pas du commun mais l’incarnent, et qui, à ce titre, gardent le potentiel de déstabiliser les représentations. Avec Alamo, Sylvie Blocher ménage un espace vidéographique pour laisser « quatre versions d’un même événement » s’exprimer. À travers l’histoire du siège de Fort Alamo au Texas, c’est le symbole de la Révolution texane au début du XIXe siècle et au-delà le mythe de la construction des Etats-Unis, que l’œuvre érode. Dans une posture solennelle standardisée, un « anglo » (le guide du musée), une « latino », une « black », un « natif-américain » (le dernier chef des indiens Auteca Paguame) se succèdent au micro. Derrière la version officielle, hollywoodienne et dithyrambique du premier, apparaissent les milliers de victimes, l’étouffement partial de la mémoire mexicaine, l’idéologie esclavagiste, l’extermination de la communauté indienne…

Speeches s’empare de discours politiques fondateurs, chantés et incarnés un à un par un interprète et sur des airs différents : « A More Perfect Day » adapté d’un discours de Barack Obama en 2008, « A More Perfect Revolution » extrait du Manifeste du parti communiste, « A More Perfect Society » écho à l’allocution d’Angela Davis pendant Occupy Wall Street, «  A More Perfect World » issu de la « Convention relative au statut des réfugiés » du Haut-commissariat des Nations-unies, « A More Perfect Country » en référence à la « Poétique de la relation » d’Edouard Glissant. Ces projections, découpées en cinq panneaux et chapitres ressuscitent la puissance des idéaux humanistes. En toiles de fond, des motifs aux couleurs vives crient l’échec de leur réalisation : l’ombre de Mickey Mouse, allégorie de l’industrie du divertissement, désamorce la verve sociale d’Obama, celle de la dictature stalinienne, figurée par la faucille et le marteau, plane sur la théorie communiste, l’aigle rapace rappelle la logique libérale implacable de Wall Street… Le travail de Sylvie Blocher porte une forte charge politique, au-delà du rigorisme discursif, dans les corps et les relations qu’ils tissent entre eux. La scénographie de l’exposition matérialise notamment ces interactions en laissant les sons (émis par les différentes vidéos) circuler librement, se couvrir, s’interpénétrer. 

                                    Sylvie Blocher, Speeches 5. Installation vidéo. Production Biennale de Lyon 2009 & Liverpool Biennial 2012

                                    Courtesy de la Collection Mudam Luxembourg.

La démarche transversale de l’artiste – à la croisée de la vidéo, de la performance mais aussi de l’entretien et du récit – son esthétique minimale, sa discrétion considèrent le tissu humain dans son ensemble disparate et dans ses identités non catégorisables. En référence à la performance de Bruce Nauman (art make-up), Change the scenario ouvre un diptyque dans lequel Shaun Ross, un top-modèle afro-américain albinos et homosexuel, se recouvre simultanément et méthodiquement le corps de peinture blanche et noire. Ce faisant, il devient repérable, « identifiable », s’enferme dans un carcan avec ce qu’il traine de préjugés et de connotations comportementales. Le noir exprimerait l’agressivité tandis que le blanc inspirerait la douceur, la virilité opposée à la féminité, la sauvagerie à la civilisation. La porosité induite par la symétrie du dispositif enraye ce système de simplification et de stigmatisation. Ce jeune homme balaie toutes les classifications sur lesquelles repose l’ordre anthropologique établi : le genre et la race.

 

Avec la poésie du commun en cadeau

La dernière pièce de l’exposition, réalisée in situ avec la participation des habitants de Sète et alentours, reste représentative de cette volonté de présenter l’œuvre d’art comme une créativité partagée, le récit politique comme un corps collectif constitué de voix individuelles. Sur tout le long des murs tapissés de peinture pour tableau d’école, courent des textes manuscrits, tracés à la craie blanche. L’artiste a retranscrit les paroles de chacune des personnes qu’elle a rencontrées en tête-à-tête, un mois avant le vernissage, sur cette invitation : « Qu’offrez-vous ? », suivie de cette précision : « Ce cadeau vous engage et représente quelque chose de vous que vous aimeriez voir inscrire dans un lieu d’art. » Le don, qui suggère un contre-don et cultive ainsi le lien social d’après l’anthropologue Marcel Mauss, se déchiffre dans l’anonymat et l’horizontalité : « J’offre mon immense plaisir de la cigarette », « J’offre ma liberté de femme, si chèrement gagnée », « J’offre ce radis », « J’offre ma présence. » S’ensuivent des récits : des souvenirs de la guerre d’Espagne et des camps d’extermination, des aveux de solitude comme des odes sensuelles à la nature et aux plaisirs simples. Au hasard de la lecture : « J’aimerai de la douceur, je crois que c’est dans l’art que l’on peut faire ça. » Pour Sylvie Blocher, il s’agit « d’un grand tableau de vie, d’un ensemble de fictions qui permettent de regarder le monde différemment. » Un visiteur sort de la salle : « C’est trop triste. » Dans cette œuvre où la figure disparaît, le verbe craque dans toute sa brutalité quotidienne, son intimité objective. L’homme du commun, le voisin, investit le musée pour devenir parcelle d’une fresque artistique plus grande que l’exposition. On se souvient alors de la prose documentaire d’Annie Ernaux qui a bouleversé les hiérarchies littéraires en hissant le « petit », l’ « insignifiant », le « vulgaire » au rang d’objets poétiques. Le travail de Sylvie Blocher suscite le respect, pas celui que le sanctuaire muséal impose devant l’œuvre d’art, mais celui, bien vivant, qui nous attrape quand l’art permet aux hommes de s’inventer librement.

 

Sylvie Blocher, S’inventer autrement, jusqu’au 31 janvier au CRAC, Sète