Critiques arts visuels

L'art de s'infiltrer

Julien Prévieux

L'œuvre du plasticien Julien Prévieux révèle les béances d'un système de domination économique qu'il raille en le faisant dérailler. Elle peut ainsi s'appréhender comme un guide de survie à l'égard des usagers du monde contemporain

Par Pascaline Vallée publié le 16 déc. 2008

Gestion des stocks, Post-post-production, F.A.Q., A la recherche du miracle économique… Si certaines œuvres de Julien Prévieux sonnent comme des titres de guide pratique pour entrepreneur, la vue des pièces en question dissipe tout malentendu. Une glissière de sécurité bouclée sur elle-même, une étude de textes économiques qui y décèle un inventaire de scandales et de paradis fiscaux… Rapprochements ironiques, détournements, pièges : la machine déraille. Le travail de Julien Prévieux se coince comme un grain crissant dans le rouage bien huilé de la société contemporaine. Sous forme de schémas, vidéos, installations, il dénonce les rapports de domination imposés par l’économie en détournant ses codes.

« Je veux inventer d’autres manières d’être un usager de ces pratiques », explique-t-il. Et comme la manière forte n’est pas toujours la meilleure, ce pirate de l’art choisit la dérision et le rire.

En 2000, à 26 ans, Julien Prévieux lance une attaque de longue haleine contre le marché du travail, en répondant à sa manière à plusieurs offres d’emploi. « Je vous en prie, ne m’embauchez pas. » « Je refuse votre offre d’emploi, je n’envoie pas mon curriculum vitae et je vous demande de retirer vos offres d’emploi de ma vue. » En huit ans, ses lettres de non-motivation (1) ont dérouté plus d’un chasseur de têtes, et ravi de nombreux amateurs d’art. Prenant la plume de diverses personnes, du vice-champion de skateboard au paranoïaque en passant par le retraité, Julien Prévieux glisse critiques et absurdités, dans une idée de contre-productivité qui fait sens. « Le travail, dit-il, génère une contrainte à la fois lourde et difficilement contournable. Je veux mettre en avant ce mécanisme, et le faire dysfonctionner. »
Prendre les entreprises à leur propre jeu n’est pas tout, encore faut-il bousculer les mentalités. Certaines œuvres touchent leur public parce qu’elles sont issues de son environnement. Des livres aux films d’action, l’artiste détourne notre quotidien pour en dévoiler un nouvel aspect. Son film Post-post-production (2004) inflige ainsi à une copie d’un James Bond, Le Monde ne suffit pas, une surenchère d’effets spéciaux. Le post-post-producteur utilise boucles et accumulations pour épuiser le réel, pointer l’absurdité de certaines pratiques pour faire naître de nouvelles idées.

Dévoiler un sens caché est aussi le but des schémas A la recherche du miracle économique et La Somme de toutes les peurs. Dans le premier, Julien Prévieux applique à des théories économiques fondamentales le « code de la Bible », méthode utilisée au Moyen Age pour extraire un nouveau sens des textes sacrés. Elle dévoile ici paradis fiscaux et scandales financiers comme autant de prophéties déjà accomplies. L’immense schéma La Somme de toutes les peurs, de même, crée une cartographie inquiétante grâce à un logiciel d’aide à la décision, qui relie des mots-clés tels que « tue », « cyclone » ou « terroriste ». L’application systématique d’une logique génère ici un discours inattendu.

Autre logique, autre discours, le commentaire était au centre de Comment-No comment, exposition présentée au Domaine de Kerguéhennec en 2007. Dès l’entrée, Compostage initiait le principe. Sorte de relevé d’empreintes textuelles, cette série isolait les commentaires inscrits par des lecteurs en marge de livres. Présentés sans les lignes en question, ces signes devenaient discours autonome. « Commentant » cette pièce, F.A.Q. associait des tableaux abstraits à des titres d’ouvrages philosophiques, dont ils illustraient la couverture. A l’inverse du discours précédent, l’image et le texte n’y semblent liés que par un rapport arbitraire. De vidéos en lettres, de schémas en installation, Julien Prévieux orchestrait ainsi des rebonds en zigzag au sein de sa propre œuvre, jusqu’à l’épuisement du principe. La sortie se faisait en sens inverse, obligeant le visiteur à tituber entre les dos des cimaises. Déstabiliser fait partie de sa stratégie pour réveiller les consciences.

Car si la critique n’est pas frontale, elle reste sous-jacente et permanente. Alors que tout, de la manipulation d’images à l’utilisation de réseaux techniques de plus en plus performants, est facilité dans la société contemporaine, l’artiste dénonce un espace de liberté qui se rétrécit, et qu’il faut reconquérir. Une limitation liée selon lui à la surenchère sécuritaire : « Les décisions sont basées sur des clichés, comme ça a été le cas avec l’installation dans certaines villes de caméras de surveillance dont l’efficacité est loin d’être prouvée. Cette volonté de faire image de sécurité est révélatrice d’une manière de penser actuelle. » Une domination par l’image dans laquelle il choisit donc de s’infiltrer.

Pirate culturel contemporain 

En 2006, pour inverser les rôles, Julien Prévieux s’est rendu à un meeting de l’UMP pour prélever incognito les empreintes digitales de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. Le défenseur du « tout sécuritaire » s’est à son tour retrouvé fiché, ses empreintes reproduites en tampons encreurs (Malette). « Je réfléchis parfois en termes d’attaque, reconnaît Julien Prévieux. C’est une manière de travailler ! » S’attaquant aux entreprises, lieux et parfois hommes publics, l’artiste choisit toutefois la prise de conscience collective par le rire et la dérision. Un procédé de « détournements symboliques » propres à ces nouveaux contestataires que les chercheurs Razmig Keucheyan et Laurent Tessier appellent « pirates culturels contemporains »(2). Ceux-ci développent une critique sociale en prenant pour cible les marques et le consumérisme, dénonçant les nouveaux rapports de domination liés à l’économie. Car le meilleur terroriste n’est pas le poseur de bombes mais celui qui sape le pouvoir par une infiltration de fond et d’envergure. Le concept pourrait être violent si ce nouveau « piratage » cherchait à détruire le système. Mais comme l’explique Razmig Kaucheyan, « sa finalité est de créer des espaces sociaux qui, au moins provisoirement, se développent à l’abri de la marchandisation généralisée. »(3)

Lorsqu’il projette son exposition Think Park à la synagogue de Delme en octobre 2009, Julien Prévieux imagine rendre le bâtiment suspect. Contacter des experts en détection, connaître les éléments qui les poussent à surveiller un lieu et inverser le processus en créant un simulacre d’activités douteuses. L’idéal serait que des photos aériennes fixent les scènes de ce petit théâtre, attestant ainsi de sa fausse réalité. Rajouter de l’ambiguïté à un réel déjà confus permettra-t-il d’inverser les valeurs ? Le procédé crée en tout cas un interstice de résistance qui promet de s’étendre.



1. Julien Prévieux, Lettres de non-motivation, éditions La Découverte, coll. « Zones », 2007.
2. Razmig Keucheyan et Laurent Tessier, « De la piraterie au piratage »,
in Critique n° 733-734, juin-juillet 2008, p. 457.
3. Razmig Keucheyan, « Philosophie politique du pirate », in Critique n° 733-734, op. cit.

 

Think Park a eu lieu à la Synagogue de Delme du 17 octobre au 31 janvier 2009.