L'Aventure invisible de Marcus Lindeen © Maya Legos
Critiques Théâtre

L'Aventure invisible

Que serait l'émission C’est mon choix ? sans ses clichés, la précipitation de ses intervenants et la fausse candeur de son animatrice ? Peut-être bien quelque chose comme L’Aventure invisible, la nouvelle création du metteur en scène Marcus Lindeen.

Par Agnès Dopff publié le 14 oct. 2020

Curieuse saison que cet automne 2020 : les températures frisquettes s’ajoutent à l’ambiance désœuvrée d’un espace public amputé de ses lieux de sociabilité, on se salue du bout des coudes à défaut de pouvoir s’embrasser, et le temps des grosses soirées semble remonter à une éternité. Avec L’Aventure invisible, proposition minimaliste, le metteur en scène suédois Marcus Lindeen apporte sur un plateau exactement ce qu’il manque de présence en cette période de diète relationnelle.

Dans une scénographie circulaire et pour le moins intimiste, les spectateurs installés sur des planches d’un bois modeste encerclent une petite scène ronde. Parmi eux, trois personnalités aux trajectoires atypiques se partagent la parole avec une qualité d’écoute devenue presque surréaliste. Sur le plateau, une neurobiologiste victime d’un grave AVC, un quarantenaire ayant subi deux greffes successives du visage, et un.e artiste non binaire obsédé.e par la photographe Claude Cahun. Disposés en triangle dans le petit espace central du plateau de bois, et simplement assis parmi le public, les trois protagonistes se présentent, s'interrogent et se racontent. Avec précaution, et force de détails, ils relatent les épreuves qu’ils ont traversées, et qui pour chacun.e, les ont bousculé au plus profond de leur identité. Complètement statiques, et par la seule puissance du langage, ils partagent avec nous l’angoisse d’une mémoire perdue, la perte d’une partie de soi, la difficulté à baliser la notion de “je”. De part et d’autre du plateau, deux écrans de bois retracent la rencontre esthétique du personnage artiste avec Claude Cahun, et brouillent la distinction entre les deux entités. Le rythme est lent, les mots sont posés avec soin. L’ordinaire des costumes confond les acteurs et les spectateurs installés juste à côté d’eux, et il n’y a plus que les masques imposés par le protocole sanitaire pour faire la distinction.

Par le jeu des deux écrans, les regards des spectateurs se croisent et distinguent deux groupes dans l’assemblée, comme deux entités, deux hémisphères d’un même cerveau. La simplicité du dispositif scénique, la précaution du ton, la confusion entre personnages et acteurs créent rapidement une proximité affective dans toute l’assemblée, propice à faire entendre pleinement le récit d’un corps devenu prison, la rééducation au côté d’une mère admirable ou la violence d’une société qui peine à penser les sujets hors de la binarité. Le plateau, le plus souvent baigné de lumière blanche, laisse tout le loisir de contempler les visages, de scruter les expressions, de voir émerger les émotions. Avec ses adresses horizontales, de personne à personne, L’Aventure invisible invite à l’empathie et la compréhension de l’autre où le temps de l’écoute et la seule mise en partage font un spectacle passionnant, et nous laissent, en confiance, réfléchir sincèrement à ce qui fonde cette curieuse notion d’identité.

>L’Aventure invisible de Marcus Lindeen, a été présenté du 10 au 17 octobre au T2G, Gennevilliers, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Du 3 au 6 novembre à la Comédie de Caen, dans le cadre du Festival Les Boréales