Critiques littérature

Le bal des folles

Le premier roman de Copi, figure incontournable de la contre-culture parisienne, vient d’être réédité par les éditions Christian Bourgois. Et c’est une bonne nouvelle ! Jusqu’ici épuisé, ce petit bijou de poésie et de grotesque, se lit avec gourmandise comme on mangerait plusieurs pâtisseries bien sucrées à la suite. 

Par Leslie Auguste publié le 4 mars 2021

 

 

Roman de jeunesse, écrit à tout juste trente-six ans, Le Bal des folles est une histoire d’amour pleine de rebondissements. Celle que l’auteur a vécu avec Pierre (a.k.a. Pietro Gentiluomo), jeune et sublime romain en pleine transition. Les voilà d’abord à Rome, puis à Paris, puis à New-York, Ibiza… Le narrateur devra à plusieurs reprises accepter dans leur couple la présence de Marilyn, sosie tyrannique de la célèbre blonde et premier personnage de l’étourdissante galerie de portraits que présente ce livre. Tout le monde est là : enfants, adultes, hommes, femmes, performeurs, boulangers, animaux, etc. Il y a Marielle la meilleure amie, l’éditeur (très certainement Christian Bourgois lui-même), un boa qui dévorera la jambe du protagoniste, mais aussi plein de hippies plus drôles et pathétiques les uns que les autres. Toxicos, étrangers, travestis, marginaux examinés à la loupe sans être tout à fait reconnaissables socialement.

« Les vieux travelos de Paris du temps de la société commencent à débarquer, elles se marient avec les vieux hippies pour obtenir les papiers espagnols (tout être qui se marie en Espagne devient automatiquement espagnol), je vois défiler chez moi toute l’ancienne école du Carrousel, de chez Leslie, de chez Madame Arthur qui épousent dans une cérémonie baptiste extrêmement banale (ils mettent les pieds dans l’eau de la piscine) les vieux hippies qui ont sur le dos vingt ans de défonce, ils ne se rendent même pas compte que c’est des travelos.» (p. 76)

 

Du côté du rire

De son vrai nom Raúl Damonte Botana, Copi est né à Buenos Aires en 1939 et est mort à Paris en 1987. Artiste complet, créateur aux multiples talents, il s’est d’abord fait connaître pour ses dessins publiés dans le Nouvel Observateur, avant d’écrire romans et pièces de théâtre dont certaines ont connu un vif succès malgré leurs notes scandaleuses. Comme ses dessins sont percutés par les mots, l’esprit du cartoon s’immisce malicieusement dans ses écrits. Dans ce premier livre, sensuel, mélancolique et drôle, il encense les atermoiements existentiels et le désespoir sans avoir l’air d’y toucher car tous ces personnages contiennent leur propre autodestruction. Copi se moque des pédés qui manifestent, des trans qui prennent des hormones à gogo, il se moque de la frénésie et de l’hystérie de l’époque. Il ricane, mais il ne juge pas pour autant. Jamais il ne se place pour ou contre, mais toujours du côté du rire, et offre au lecteur la possibilité de multiplier les niveaux de lecture grâce à un jeu de contrastes très maîtrisé. Derrière l’apparente fantaisie se dessine une chronique caricaturale acide et tonitruante de l’époque. Fin des années 70, le poète aura bientôt quarante ans, peut-être regarde-t-il le bal de sa jeunesse se terminer.

L’écriture permet à l’auteur de faire le bilan, et s’il vaut mieux en rire qu’en pleurer, une mélancolie plane malgré tous les efforts de l’auteur pour la repousser. Copi raconte sa vie, joue avec l’autofiction, nous baladant entre le vrai et le faux. Réel et imaginaire se télescopent dans ce roman aux airs de Vaudeville moderne. Tout est foisonnant, les scènes s’enchaînent dans une grande rapidité, avec des rebondissements à la chaîne, on s’engueule et on s’encule, on danse sans fin. L’intrigue n’en est pas moins absente, le protagoniste est écrivain et il doit terminer un roman qui n’avance pas, jusqu’à ce que tout se délie comme par magie. Après plusieurs retraites dans des hôtels parisiens où il s’isole pour écrire et fumer beaucoup de marijuana, il est enfin en mesure de remettre un manuscrit à son éditeur. Tel un méta-roman écrit sous l’emprise de l’herbe, l’auteur semble étonné lui-même de ce qu’il a écrit.

 

Du côté des folles

Écrites dans un style très oral, sans cesse martelé d’une ironie spontanée, les scènes sont très souvent porno-érotique. Ce grand roman d’amour raconte une sexualité aux limites du kitsch sentimental où le sexe est à la fois vécu sans retenue et lui aussi tourné en dérision. Tout y est organique, hyper sexuel, tellement sexuel que cela n’a plus d’importance. Peut-être est-ce là une façon d’intégrer un regard enfantin et rieur dans ce monde soit-disant « adulte ».

« Sa bite qui n’a jamais été plus grande qu’un haricot est à présent dure et pointue. Les hormones masculines ont décrété leurs lois. Je le couche sur le dos, me soulève la jupe, m’assois sur sa bite qui me chatouille l’anus avec cette tendresse qui est tout le charme de Pierre, son élégance. Toujours ensemble, murmure-t-il, sempre insieme ! Sempre, sempre, sempre ! Je sanglote, et je jouis. Mon sperme vient se cracher sur son ventre poilu, je lui en savonne le nombril, j’y entre trois doigts, il crie avec une voix de baryton vengo ! vengo ! Et il jouit, enfin, je sens remuer sa petite bite comme une cuillère à café dans une tasse, mais moi c’est avec mes doigts multiples que je rentre dans son nombril, c’est comme un tire-bouchon à muqueuses, j’y rentre la main entière, mon biceps est secoué par des spasmes et je jouis pour la première fois de mon bras droit. »  (p. 46-47)

Lire ou relire Copi aujourd’hui nous éloigne de la vraie folie que nous vivons, qui nous accable et nous contraint. Lui, propose que l’on se déploie, qu’on se déplie, qu’on se poile ! Alors on se réjouit de savoir que Le bal des folles entame seulement le grand cycle de réédition lancé par la maison Christian Bourgois. La suite au printemps !

 

> Copi, Le Bal des folles, postface de Thibaud Croisy, Christian Bourgois éditeur, 2021