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Critiques Théâtre

Le bonheur...

Avec Le bonheur (n'est pas toujours drôle), Pierre Maillet adapte au théâtre 3 longs lmétrages de Fassbinder. « Une grande saga pour les laissés-pour-compte et les minorités » qui nous plonge dans une Allemagne des années 1970 étrangement contemporaine.

Par Thomas Ancona-Léger

 

Les festivités ont commencé bien avant l’entrée des acteurs, dans le hall de la Comédie de Caen décoré pour l’occasion de ballons multicolores, où résonne une musique new-wave. À l’entrée, les jeunes gens qui offrent du pop-corn dans des cornets en papier donnent le ton : ce soir au théâtre, du cinéma. Et pas n’importe lequel : celui de Rainer Werner Fassbinder, période Douglas Sirk. Après avoir mis en scène plusieurs de ses pièces, Pierre Maillet s’attèle maintenant à ses films, avec pour ambition d’adapter trois longs-métrages dans un seul et même spectacle. Il s’agit de Tous les autres s’appellent Ali, Le droit du plus fort et de Maman Küster s’en va au ciel, sortis coup-sur-coup entre 1974 et 1976.

 

Incompatibilité de classe

Pour réaliser ce montage ambitieux, le metteur en scène a misé sur un fil rouge classique mais efficace : le spectacle dans le spectacle. C’est donc un showrunner un peu allumé, tout en patte d’eph et lunettes de soleil, qui accueille le spectateur en lui promettant de passer une soirée exceptionnelle en compagnie des spécimens les plus surprenants du genre humain. Un genre de comédie humaine version freakshow social qui débute à juste titre dans la fête foraine où Franz Biberkopf, aka Fox, le héros du Droit du plus fort, travaille jusqu’à ce qu’il remporte le gros lot. 500 000 deutsch marks en l’occurrence, une somme rondelette pour ce jeune prolétaire qui lui permet d’intégrer la communauté homosexuelle bourgeoise. Pour la suite, Fox tombe amoureux d’Eugen, fils d’un industriel en difficulté, qui s’emploie à lui inculquer les bonnes manières tout en le dépouillant méticuleusement de son pécule.

Hypocrisie bourgeoise, violence symbolique et incompatibilité de classe : tous les ingrédients du mélodrame fassbinderien sont ici respectés à la lettre. De même pour Maman Küster s’en va au ciel, le deuxième scénario dont la trame narrative enchaîne habilement le premier. Toujours plongé dans un contexte prolétaire, l’on suit Maman Küster une femme dont le mari ouvrier s’est suicidé après avoir assassiné le fils de son patron. Un acte inexplicable, qui plonge la veuve dans une tourmente idéologique alors que médias et organisations politiques tentent chacun d’imposer leur propre interprétation.

Moins maîtrisé en revanche, la troisième et dernière adaptation apparaît étrangement elliptique. Dans cette histoire d’amour impossible entre une vieille femme allemande et un jeune immigré marocain, Pierre Maillet semble courir après le scénario de Fassbinder, quitte à faire passer des pans entiers de narration dans des résumés récités en voix-off. Dérogeant au parti pris initial qui consistait à ancrer les histoires dans un spectacle, le metteur en scène fait alors surgir la figure du réalisateur et casse le quatrième mur en laissant apparaître l’économie du tournage. Dès lors, la position du spectateur s’en trouve bousculée : assiste-t-il à un drame social, à une parodie de show théâtral ou bien est-il plongé dans le processus de création du film ?

 

 

 

Poésie marxiste

Si l’on laisse de côté ces questions, il n’en reste pas moins que Pierre Maillet met en exergue l’extrême actualité des questions soulevées par Fassbinder. Celle de l’intersectionnalité notamment qui, à travers l’apposition de ces trois scénarios, revêt une dimension nouvelle. L’articulation des  dominations liées au genre, à la race à la classe et, fait assez avant-gardiste, à l’âge, est ici traitée sous un angle marxiste, mais non dogmatique. Peu importe le type de domination qui s’impose aux personnages semble nous dire Fassbinder, en dernière instance – pour reprendre l’expression consacrée – c’est toujours celle de classe qui prévaut.

Toute la force de Fassbinder, soulignée dans cette mise en scène, réside en ce qu’il ne glorifie aucunement une forme fantasmée de prolétariat. Les personnages issus du monde ouvrier apparaissent volontiers racistes, passablement rancunier et peu enclin à la solidarité de classe, lorsqu’ils ne succombent pas tout bonnement aux sirènes individualistes de l’idéologie petit-bourgeois. Le même traitement sans concession est réservé aux organisations politiques de gauche, Parti communiste en tête, qui sous couvert d’humanisme apparait comme bassement manipulateur quand il instrumentalise le malheur des classes opprimées à des fins électoralistes.

Dépassant de loin la simple exemplification et l’écueil du personnage-type, les relations humaines sont traitées de manière si fine – et il faut ici rendre hommage aux acteurs, Marilu Marini en particulier, formidable dans le rôle de Maman Küster – que l’on imagine aisément cette société allemande des années 1970 transposée à notre époque. Reste les hommes, leurs défauts, leurs fêlures et leurs luttes pour un bonheur qui n’est pas toujours drôle, pour reprendre le titre de la pièce. « Une grande saga pour les laissés-pour-compte et les minorités » selon les mots de Pierre Maillet, qui prouve que le spectre de Fassbinder n’a pas fini de hanter le théâtre français.

 

Le bonheur (n’est pas toujours drôle) de Pierre Maillet a été créé à la Comédie de Caen, où il a été joué les 21, 22 et 23 janvier derniers. Le spectacle sera présenté la Comédie de Saint-Étienne, du 5 au 7 février.