<i>Beach Shoal</i> de Peter Hutchinson, Beach Shoal de Peter Hutchinson, © Peter Lauer.
Critiques arts visuels

Le compost en origine

Peter Hutchinson / Gilles A. Tiberghien

Philosophe et commissaire d’exposition, Gilles A. Tiberghien fait découvrir au public français le travail de Peter Hutchinson au Frac Bretagne jusqu’au 28 février. Il évoque avec nous la trajectoire de cet artiste singulier, autant associé au Land art qu’au Narrative art. Langages naturel et textuel au service d’un intérêt écologique poursuivi depuis les années 1970. 

Par Tiphaine Calmettes publié le 24 févr. 2016

En quoi le travail de Peter Hutchinson vous semblait-t-il important dans le cadre de vos recherches sur le Land art ?

« C'est un travail qui m'a toujours interrogé. Il n'était pas central dans la trame narrative du récit du Land art que je tentais de raconter, mais il venait s’y introduire comme un fil rouge. Hutchinson réapparaissait tout le temps. Mais c’est un artiste assez marginal, donc il n’y avait pas tellement de choses visibles de son travail. Quand le Frac Bretagne m'a proposé cette carte Blanche, j'avais envie de faire une monographie parce que je venais d’organiser une exposition autour d'un thème avec des œuvres dispersées, Pour une République des rêves au Crac Alsace. À ce moment-là je me suis dit qu'Hutchinson était un personnage que je connaissais mal et j'avais l'intuition qu'il y avait beaucoup à prendre là dedans.

L'exposition, comme vous avez vu, commence par le jardin. Cette idée m'est venue assez vite parce que Peter Hutchinson explique que le point de départ de tout son travail, c’est le compost qu'il avait dans son jardin lorsqu'il était enfant. Ce n'est pas pour rien qu'il a commencé par faire des études d'agriculture. Ce n’est qu’ensuite qu’il est venu à l'art, à une manière d’accéder à la nature par l’imaginaire. L'art lui a permis de donner libre court à sa fantaisie quasiment surréaliste, car il y a tout de même un côté surréaliste dans son travail, avec ses techniques de collage, ce système qui favorise cet imaginaire associatif très proche des surréalistes. Ils ont également en commun l'intérêt pour les films de série B que l'on retrouve dans les sculptures et les assemblages.

Quand on va chez lui dans son jardin, il nous fait visiter tout, la moindre plante, le moindre papillon, et quand on se promène avec lui dans la ville, il s'arrête à n'importe quel moment pour voir une fleur, il est attiré immédiatement par le moindre gaminé. C'est un rêveur éveillé.

 

Si j’ai bien compris,  l'exposition que Peter Hutchinson a réalisée avec Oppenheim au Moma a été un point de départ pour le choix des œuvres exposées ?

« Non, l’exposition du Moma compose seulement une partie de ce que je voulais montrer au Frac. Il n’en restait aucune trace, seulement des photos – assez mauvaises – que le musée possédait, et qui nous ont permis de reconstituer l’exposition. Peter a refait les pièces à l'identique et on peut donc maintenant les revoir à la fois dans l'espace du frac et dans le livre – catalogue (2). Et j'ai mis au centre l'aquarium car Peter a commencé par s’intéresser aux œuvres sous l’eau. L’aquarium c'était à la fois une allusion à cette origine et à la fois une façon de créer une ambiance aquatique, qui donne à ce projet son sens général.

L’exposition du Moma, c’est donc le noyau en quelque sorte. Ça c’est composé autour de ça, mais ce n’est pas le point de départ. À l'origine j'avais commencé à réfléchir à Paricutin Volcano, ce moment où il part au Mexique pour répandre ses 200 kg de mie de pain sur ce volcan avec très peu de moyens. C'est d'ailleurs une donnée qui le caractérise beaucoup, l’absence de moyens. Il a vécu dans une grande précarité pendant longtemps. Ce qui m'impressionne c'est sa persévérance.

 

Mégalopolis de Peter Hutchinson, Collection Frac Limousin. Photo : F. Le Saux. 

 

L'exposition est construite en deux espaces. Ce qui se rapproche du Land art d'un côté et ce qu'on nomme le Narrative art de l'autre. Comment faites vous le lien entre ces deux pratiques ?

« En réalité je pense que cette séparation est artificielle. Disons qu'elle correspond à des classifications dans lesquels on l'a rangé. C’est Gibson qui invente l'appellation Narrative art en 1973 après avoir d’abord parlé de Story art. Il inclut Peter dans ce groupe dont font aussi partie Jean Le Gac, John Baldessari ou Bill Beckley parmi d’autres, parce qu'il s'intéresse au mot depuis toujours, il écrit depuis le début et suivait des cours d'écriture. C'est pour ça que j'ai traduit son petit roman La flèche de l'amitié (Éditions Mix, 2016).

 

Cependant il en parle plutôt comme d'une activité secondaire.

« Oui mais ça c'est Peter. C'est comme pour la poésie, il dit qu'il ne comprend pas comment ni pourquoi il a pu en écrire. Ce roman c'est quand même sa vie, on a l'impression que c'est autobiographique. Il avait des textes comme ça dans ses tiroirs. Il explique qu'au départ il écrit davantage pour commenter puis après, à parti du début des années 1970, ce sont plutôt des « travelogs », en fait des sortes de rêveries mêlées à ses récits de voyage. C'est très important car il semble que les films et les photos ne suffiraient pas sans ces textes. Dans l'exposition on montre sur le mur le journal de Foraging, une expédition de 6 jours dans les montagnes du Colorado, du genre Into The wild, qu'il va publier dans Art of America de Brian O’ Doherty. Ce texte est une œuvre à part entière tout en faisant partie d’un dispositif comprenant aussi le film et les photographies faites à ce moment-là et que l’on montre également. À vrai dire je n'ai pas pu le faire exactement comme c'était. Peter l'avait présenté sur de grands panneaux où l'on pouvait tout lire. J’en propose un équivalent pour que l'on comprenne comment ça marchait.

J'ai voulu montrer les deux directions de son travail mais pour moi c'est une seule et même chose. En fait son activité artistique connue sous le nom de Narrative art n'est pas détachée du reste de son travail, et l’on voit bien là aussi son rapport à la nature. C'est juste une façon de regarder les choses à mon avis et entre toutes ces différentes pratiques il s’agit d’avantage d’une différence de degré que de nature.

 

Peter Hutchinson exprime son implication écologique et politique, pensez-vous que les questions des années 1960-70 sont les mêmes qu'aujourd'hui ?

« Non je ne crois pas. Car l'écologie dans les années 1960 est extrêmement minorée. Aux États Unis il y a une tradition plus ancienne, la tradition environnementaliste, qui remonte au XIXe siècle. Elle s'ancre chez des gens comme Henry David Thoreau, elle passe par John Muir et Aldo Leopold. C’est une tradition qui est issue du monde puritain, des premiers migrants et de leur respect de la nature qu’ils ont associée, à leur arrivée, à une forme de paradis. Après il va y avoir des problèmes d'ordre écologique qui vont être soulevés dans les années 1960 comme avec le livre de Rachel Carson Printemps silencieux (1964), un livre qui dénonce les pesticides, la destruction du vivant. À cette époque, seul un petit milieu intellectuel et artistique s'intéresse à ces questions-là, mais le grand public n'en a pas conscience, comme d'ailleurs en France au même moment.

La conscience écologique, telle qu’on la connaît maintenant, n’existait pas. Il y a d'ailleurs quelque chose d'assez suspect dans la façon dont les artistes, aujourd’hui, s’engouffrent dans des commandes à dominante écologique. Ce sont parfois des œuvres tout à fait dénuées d’intérêt artistique.

Peter Hutchinson a été amené à ces questions là par sa formation, il s’est principalement intéressé au cycle de la vie et de la mort. De ce point de vue-là il a adopté « naturellement » une position écologique, prise dans ce jeu d'équilibre entre le vivant et l'art. Au fond il anticipe par son intérêt personnel, sans vraiment le théoriser, tout ce qui nous intéresse aujourd'hui. Lui qui était peu visible à cette époque le devient donc beaucoup plus aujourd'hui pour des raisons qui appartiennent à notre temps.

Eutrophication de Peter Hutchinson. Photo : Peter Lauer. 

 

Hutchinson explique qu'il considérait les végétaux comme un médium artistique, je me demandais à partir de là si il y avait une influence japonaise dans cette manière de considérer le vivant ?

« Il ne m'en a jamais parlé, je n'ai pas de trace de cela. Je ne pense pas, mais au fond pourquoi pas ? Ce n'est pas impossible, il était très proche de John Cage qui lui-même s'intéressait beaucoup à la pensée zen. Qu'il l'ait thématisé ou pas, c'est surement quelque chose qui est arrivé jusqu'à lui. Il faisait du yoga. C'est quelqu'un qui avait fait un travail sur lui-même, intéressé par la psychanalyse mais pas religieux du tout. En tout cas il ne m'a jamais parlé du rapport qu'il pouvait avoir au jardin japonais (4).

 

Est-ce qu'on peut dire du travail de Peter Hutchinson que ce sont davantage des hypothèses/propositions qui donnent à penser et à développer l'imaginaire que des objets finis ?

« Oui c'est exactement ça. Ses œuvres sont des aiguilleurs pour l’imaginaire. Ses maquettes ne représentent rien, elles ne sont pas blanches, elles sont plutôt colorées, pleine de matières très chatoyantes. Mais elles ont un peu la même fonction que ces maquettes d’architectes auxquelles je fais allusion, si ce n'est que, chez Peter, les formes sont difficilement identifiables, même si on les comprend globalement, comme des stations orbitales vides, ou des planètes abandonnées par des Aliens, par exemple. Mais elles restent suspendues dans une sorte d’univers fictionnel fondamentalement indéterminé, ce qui permet à chacun d'y voir ce qu’il veut. Ces « sculptures – assemblages » sont des générateurs de récits fictionnels à l'usage de chacun. C'est suffisamment riche pour que ça compose un monde et suffisamment ouvert pour que nous puissions y investir notre propre monde. »

 

 

1. Peter Hutchinson, Sous la direction de Gilles A. Tiberghien, Editions Fages, 2016 (avec des textes de Gilles A. Tiberghien, Alexandre Quoi, Camille Paulhan, Un long entretien avec l’auteur et deux textes inédits de l’artiste.

2. Entre le moment où l’interview a été réalisé et le temps où je l’ai relu j’ai posé la question à Peter sur l’influence que pouvait avoir eu sur lui les jardins zen et il m’a répondu ceci : «  Je les admire, j’admire leurs tracés rigoureux autant que leurs sens spirituel. Mais j’ai le sentiment que mon jardin est complètement différent et qu’il est beaucoup plus lié au hasard, à l’expérimentation et même au chaos. En tout cas il est complètement occidental. Je cherche aussi à mettre en valeur les fleurs, les fruits comestibles et les légumes. Tous les genres sont admis dans mon jardin ! » 

 

Peter Hutchinson, commissariat d'exposition de Gilles A. Tiberghien, du 18 décembre au 28 février au Frac Bretagne.