© Nicolas Villodre

Le Cri, un trio de Dyptik

Dans une Comédie de Saint-Etienne ayant fait peau neuve, la compagnie Dyptik présentait sa dernière création, Le Cri, avant sa programmation par la Manufacture au festival d’Avignon.

Par Nicolas Villodre

L’envergure des nefs  à vide nous a saisi, ainsi que la hauteur des charpentes et le champ libre du geste architectural de studioMilou, réhabilitant ce qui fut jadis la SCM (la Stéphanoise de construction mécanique, une usine métallurgique spécialisée en équipements miniers) en établissement culturel de premier plan avec deux salles de théâtre, une de répétition, un coin restauration et des bureaux. La salle de 300 places était emplie d’un public de tous âges venu en nombre assister à l’une des toutes premières représentations de la version spectacle du Cri.

Le tandem chorégraphique Dyptik est formé de Souhail Marchiche et Mehdi Meghari qui ont fait leurs armes à Saint-Etienne, dans le milieu du hip hop, avant de passer à d’autres disciplines. Le trio qu’ils ont conçu est mixte, ce qui fait plaisir à voir par les temps qui courent. Qui plus est, majoritairement féminin. Les talentueux Lauren Lecrique, Mellina Boubetra et Toufik Maadi interprètent d’une seule traite, sans jamais quitter la place, une création de cinquante minutes chrono. Le titre se réfère plus, selon nous, à la toile emblématique du peintre expressionniste Edvard Munch qu’au film néoréaliste éponyme réalisé en 1957 par Michelangelo Antonioni. D’ailleurs, le finale de la pièce est, sinon expressionniste, du moins très expressif.

 

p.Thomas Collet

 

Ce en quoi celle-ci a à voir avec le théâtre et aussi la pantomime. Les passe-temps enfantins de l’entame le partagent avec les jeux de physionomie, les froncements de sourcils, les écarquillements d’yeux, les grimaces diverses, les rires forcés et machinaux évoquant les mudras par leur systématique usage. Les traits de visage et ces crispations corporelles sans raison apparente sont pourtant distincts de l’engouement passager pour le grotesque médiéval qui a amené, ces dernières années, nombre de choréauteurs contemporains à revisiter l’imagerie gothique, les motifs toreutiques et autres gargouilles ornant les cathédrales.

La gestuelle corporelle et l’expression faciale de l’hilarité feinte se rapprochent ici des routines circassiennes. Le trio passe sans transition de la danse au théâtre, du bouffon de la commedia dell’arte au burlesque chaplinesque (= teinté de sentimentalité) et, ainsi que le suggère la feuille de salle, « du rire aux larmes ». La fée ou korrigane campée par le petit sujet d’esprit malicieux Mellina parvient à produire ces effets contrastés simultanément – elle minaude et sous-entend ; elle vous lance un coup d’œil de face et un regard en coin ; sa gestuelle ne serait pas virtuose sans sa célérité d’exécution. L’impression qui résulte de ce cabotinage est celle d’un « rire triste », pour reprendre l’oxymore proposé, paraît-il, par un jeune spectateur. Ceci dit, chaque membre du trio a sa singularité. Toufik est somme toute aguerri au b-boying ; Lauren a enchaîné avec facilité des mouvements piochés dans le vocabulaire élargi de la modern dance.

L’opus est sans cesse soutenu par la B.O. électro-acoustique efficace de Patrick de Oliveira, valorisé par les effets de clair-obscur, de contrejour, les ambiances générales, les focalisations nettes et sans bavure de Richard Gratas. Les costumes de Marie Thouly sont fonctionnels, de couleurs vives, chatoyants. La pièce débute par une allusion au jeu de marelle, le garçon étant, littéralement, « scotché » au sol, empêché de break-danser. Elle s’achève sur des débordements de craie, de signes éclatés dépourvus de message. Par un enfarinement carnavalesque résultant d’inoffensifs lancers de poudre augurant l’escampette. Sensible au savoir-faire spectaculaire des auteurs, le public leur a fait une ovation.

 

           

Le Cri de la Cie Dyptik, du 8 au 14 juillet à la Manufacture dans le cadre du festival d’Avignon.