Le flux et le reflux me font marée

Daniel Linehan nous a une nouvelle fois épatés avec sa nouvelle pièce, Flood, programmée par le Théâtre de la Ville délocalisé pour l’occasion dans les sous-sols du Centre Pompidou.

Par Nicolas Villodre

C’est comme ça. On n’y peut rien. Autant certains chorégraphes nous déçoivent occasionnellement ou systématiquement par leur balourdise, leur manque d’imagination, leurs redites, autant le prodige américain formé à l’école de De Keersmaeker nous déçoit en bien, comme disent les Helvètes, ce, à chaque fois. Pourtant, la rumeur la plus digne de foi et la durée de la pièce dépassant l’heure ne laissaient rien présager d’aussi réussi. Et il est vrai que la chose pourra en désarçonner plus d’un. Déjà, le décor, une scénographie d’un certain individu ou groupe dénommé « 88888 », à base de cinq (chiffre sans doute magique) grands draps blancs, pouvant servir de coulisses en raison de leur relative opacité, ou de révélateurs dans le cas des deux premiers partiellement rongés, rognés et brûlés en leurs coins inférieur, côté jardin.

Les costumes de Frédérick Denis (assisté de Charlotte Matterne), parlons-en. Ils sont d’inspiration Desigual, en plus chic (moins ne serait possible), parfaitement coupés, asymétriques et composés de collages recherchés et broderies de couleurs vives sur fond noir pour les premiers atours (les quatre danseurs se changeront par deux fois en cours de route, ni vus ni connus). Les lumières d’Elke Verachtert sont de tendance minimaliste, réduites à de longs tubes fluo ne jouant que peu de rôle dans l’action, mais assez tout de même pour entretenir le mystère, simulant l’objet d’art cinétique et, en même temps, pauvre, clignotant sans apparente nécessité et contribuant au contrejour final que produira un projecteur ancienne mode nettement plus puissant. La musique de Peter Lenaerts, humblement qualifiée de « création son » par la feuille de salle, est, elle, des plus singulières. Elle emprunte au signal d’alarme du portique sécurité à l’entrée de Beaubourg (deux ou trois notes aiguës, pas trop bruyantes, pouvant à la longue agacer). Des bruits parasites, sans doute captés et filtrés in situ et, ici et là, quelque vrombissements d’origine inconnue et nappes électroniques planantes. Cette première piste audio ainsi émise vise, nous a-t-il semblé, à ponctuer la chorée.

 

 

A celle-ci, en effet, il convient d’ajouter le chant créé en direct par le quartet de danseurs formant aussi quatuor vocal, dans une langue privée de tout signifié plutôt que de tout sens, privilégiant l’expressivité et non l’expression, prolongeant la poésie phonétique Dada (ou lettriste) de la pièce dbddbb. Mais, faut-il le rappeler, Linehan pratique la mise en bouche textuelle depuis ses débuts, c’est-à-dire depuis les œuvres découvertes du temps où Jean-Marc Adolphe tenait le théâtre de la Bastille. Des opus alors bien plus brefs, qui misaient sur le trompe-l’œil et l’exploit physique. Une des difficultés, à présent, est pour le chorégraphe de tenir sur la longueur, de faire œuvre opératique, voire dramatique (le petit métier de dramaturge s’étant insinué au sein de la Cie Hiatus, avec, dans ce rôle, Vincent Rafis). Ce que la structure en boucle permet ad lib. : les variations conjurant la lassitude résultant de toute suite gestuelle ressassée. L’aspect ludique de la pièce rappelle les jeux de récréation de toutes les enfances, les gesticulations de mimes novices et les arts martiaux de série B. Si Linehan a désormais déserté les planches, ses représentants et porte-parole sont de sa trempe sur le plan technique. Aux excellents Anneleen Keppens et Victor Pérez Armero repérés, se sont greffés, il y a deux ans, les irréprochables Michael Helland et Erik Eriksson (ce dernier nous offrant qui plus est, un époustouflant solo). Les jeunes danseurs du CNSMD, venus en nombre se faire une idée du ballet, sont sortis tout guillerets de la salle, après nombre de rappels.

 

> Flood, de Daniel Linehan a été présenté du 17 au 20 janvier au Centre Pompidou, dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville.