© Matthieu Bareyre

Le Grand Sommeil

Le Grand Sommeil est le titre de la pièce de Marion Siéfert. Il siérait tout aussi bien à la direction du Théâtre de la Commune, qui ignore les revendications de ses salariés, en grève depuis le 20 septembre.

Par Léa Poiré

 

Ils en sont à plus de 50 jours consécutifs de grève et distribuent tracts et paroles devant le théâtre. Dénonçant les départs forcés, privilèges, discrédits et souffrances au travail, une partie des salariés du Théâtre de la Commune continue d’interpeller une direction qui semble désespérément plongée dans un Grand Sommeil. La représentation de la pièce de Marion Siéfert aura tout de même lieu, et dans la salle à moitié vide un lourd malaise vient s’installer avec les spectateurs.

Sur fond de Rihanna au volume maximum, longue natte sombre, collant rouge et jupe-kilt écossaise, la longiligne Helena de Laurens s’avance seule, sac poubelle violet à la main. Sa voix grave tranche l’espace avec des mots d’une fillette. Ceux de Jeanne, 11 ans, qui devait, elle aussi, se tenir sur scène. Mais le travail balisé effraie le père de l’enfant qui décide de la retirer du projet, en s’excusant dans un amoncellement de messages embarrassés laissés sur le répondeur de l’auteur et metteuse en scène Marion Siéfert. « J’ai donc demandé à Helena d’être moi » nous dit Jeanne par la voix d’Helena de Laurens. Et la voici face public, petite fille dans le corps d’une grande femme.

Pipelette autant que pin-up, peureuse et parfois méchante, Jeanne se dévoile dans ce corps hyperlaxe et deux-en-un. Ce n’est pas une grande enfant mais une « enfant grande » raconte la danseuse, dont les longues mains se tordent sur son visage qui continue de nous parler sans interruption. Au scotch orange elle trace au sol une maison au toit pointu, celle qu’on peut gribouiller sur le coin d’une feuille sans jamais lever la pointe de son stylo. Un dessin qu’elle détricote aussitôt pour passer le temps ou canaliser son énergie. Ficelée par le scotch tel le ruban de Möbius, personne ne saurait dire où commence Helena de Laurens et où se termine Jeanne, toutes les deux empêtrées dans un espace-temps adolescent aussi maladroit que touchant.

On nous avait prévenu au début du spectacle, les deux complices de cette traversée se sont rêvées en voleuses de rêves et vampires de nos songes. Après une heure de performance, Helena de Laurens s’avance donc vers les premiers rangs, mains écartant sa bouche comme pour les avaler tout entier et nous plonger dans l’obscurité. Détraqueur dans une institution détraquée, Le Grand Sommeil est une pièce magnétique, une parenthèse enfantine signée Marion Siéfert, mais qui, dans ce contexte, ne fait que souligner l’arrogance de la direction du Théâtre de la Commune, qui semble manipuler ses salariés comme des jouets.

 

> Le Grand Sommeil de Marion Siéfert a été présenté du 7 au 17 novembre au Théâtre de la Commune et du 20 au 22 novembre à la Ménagerie de Verre, dans le cadre des Inaccoutumés.