<i>Le Moindre Geste</i> de Selma et Sofiane Ouissi Le Moindre Geste de Selma et Sofiane Ouissi © Pierre Gondard

Le Moindre Geste

Le Festival de Marseille nous avait convié au KLAP pour assister à la création du duo Selma et Sofiane Ouissi. Le Moindre Geste, œuvre vidéo, ne renouvelle pas le 7ème art, mais joue plus modestement des parallèles entre représentation et reproduction.

Par Nicolas Villodre publié le 3 juil. 2019

Une heure durant, tout un chacun a été berné par l’illusion cinématographique, contrarié par cette amère impression d’avoir fait le déplacement jusqu’au KLAP à Marseille - connu sous le nom de maison pour la danse - pour rien ou quasiment. Pour voir projetée sur grand écran, Le Moindre Geste, la création du duo artistique tunisien et fraternel, Selma et Sofiane Ouissi. Une vidéodanse ayant pu figurer dans un vieux programme du Centre Pompidou fondé par Michèle Bargues, ou dater de l’âge d’or de La Sept-Arte. Un plan fixe un peu court - ou beaucoup trop long - pour les fanas de Terpsichore.

Le contrat moral passé avec nous-même nous prohibant de dévoiler le pot aux roses, nous rassurerons le public potentiel de la pièce en catégorisant cette création de proposition, performance ou encore d’expérience immersive. Les choses étant ce qu’elles sont et les apparences trompeuses, le miroir aux alouettes qu’est Le Moindre Geste est vrai et faux à la fois. En forme de documentaire, il se ficelle avec des témoignages recueillis in situ, énoncés en arabe par une voix off, sous-titrés en français, abordant des questions d’actualité comme celle de la répression brutale des opposants au régime en Syrie.

 

Pas vu, pas pris

Bien que l’usage du plan-séquence, principe emprunté à l’enquête ethnographique, donne du crédit au cinéma-vérité, certains indices ne tardent pas à mettre à distance un genre pour partie contrefait. La piste audio est redite ou contredite par le langage gestuel des protagonistes qui, peu à peu, viennent saturer le champ visuel, aussi bien en étendue qu’en profondeur. Les mouvements chorégraphiques paraissent redondants par rapport aux voix. Ils n’ont certainement rien d’une langue des signes, comme celle apprise par Pascale Houbin chez Emmanuelle Laborit, stylisée et retransmise à Philippe Decouflé, Dominique Boivin, Daniel Larrieu.

Ils sont simples, quotidiens, minimaux – d’où le titre de la pièce, pour une fois, justifié. Ils ne nécessitent ni long apprentissage ni expertise particulière. Ces « petits gestes » sont faits de pointing, d’agitations de mains, de girations de poignets, de pliures de bras et autres hochements de tête. Certains détails mettent la puce à l’oreille. On relève, ici ou là, quelque sourire irréfréné ; une actrice qui, d’évidence, obéit à une consigne des co-réalisateurs relative à la marque au sol la localisant ; l’entrée en scène, depuis la salle, et la traversée en diagonale du plateau, d’une autre qui, sortie en coulisses, réapparaît après un délai, non en chair et en os mais sous une forme bidimensionnelle parmi la douzaine de figurants peuplant l’écran, tous vêtus de costumes colorés dans le style United Colors of Benetton.

 

Crever l’écran

Difficile de se renouveler dans l’art en général, et dans le 7ème en particulier. Tout semble avoir déjà été fait. Ou, en tout cas, tenté. Que ce soit dans le profilmique - tous les éléments du réel qui se trouvent devant la caméra avant l’élaboration cinématographique. Dans le territoire du cinéma élargi qui touche au happening. Mais aussi dans le « syncinéma » de Maurice Lemaître, lettriste de l’écran dans les années 50. Ou encore dans la fusion des genres, du ciné-théâtre (la Laterna magika de Josef Svoboda, 1958) au ciné-cirque (les ombres chinoises prenant chair et inversement dans Darshan de Bartabas, 2009).

Dans Le Moindre Geste, l'innovation nous est donc réservée pour la fin. Une fois sorti de la salle de projection, le public sera précisément, très concrètement, amené à méditer sur les notions de reproduction et de représentation. Il nous a été loisible d’échanger avec les performeurs sortis de l’écran, sur le mode du speed dating. Nous avons enfin pu visiter Les coulisses de l’exploit, pour citer le titre d’une émission de télévision en noir et blanc datant de l’ORTF.


> Le Moindre Geste de Selma et Sofiane Ouissi a été présenté du 27 au 30 juin au KLAP dans le cadre du Festival de Marseille