© Sophie Podolski, Zonder titel, 1970, Courtesy Joëlle de La Casinière
Critiques arts visuels

Le Pays où tout est permis

La Villa Vassilieff accueille l'œuvre de Sophie Podolski, artiste singulière disparue en 1974, à la suite du Wiels. Une rétrospective inédite à Paris où le combat entre normalité et déviance dérive vers l’allégorie politique.

Par Orianne Hidalgo-Laurier

La rétrospective consacrée à Sophie Podolski, une jeune poète et artiste diagnostiquée schizophrène qui s’est donnée la mort en 1974 à l’âge de 21 ans, tire cette œuvre graphique d’une certaine confidentialité et trouble les cadres normés des milieux consacrés de l'art contemporain. Celle-ci avait été conservée jusqu’à présent par une amie plasticienne et éditrice, Joëlle de La Casinière, qui a soumis cet ensemble au Wiels à Bruxelles. Une centaine de dessins au stylo, crayon, pastel ou à l’encre, céramiques, poèmes, collages se mélangent, fusionnent quelques fois en bande-dessinées, projettent le spectateur dans un univers fantasmatique et halluciné. L’aspect spontané du trait n’en rend que plus élaborée sa violence sous-jacente et plus radicale sa poésie. Certains auraient étiqueté cette rétrospective « Art Brut » – d’autant que cette catégorie a le vent en poupe – et l’auraient plus volontiers imaginée dans l’une des institutions dédiées à cette forme d’art autodidacte révélée par Jean Dubuffet. La commissaire d’exposition, Caroline Dumalin, a choisi de ne pas infléchir a priori sur la lecture de l’œuvre de Sophie Podolski en la catégorisant d’emblée. Le parcours divisé en trois chapitres – « Mythologie personnelle », « Speed comme méthode » et « Un écrivain qui n’écrit pas » – invite à la rencontre directe avec une intériorité et au décloisonnement des individualités, les œuvres s’identifiant presque à des encéphalogrammes. Ce n’est qu’à la fin de l’exposition que l’on découvre le visage de l’artiste, qui a intégré des photographies d’identité à certaines compositions, et à travers un film de Joëlle de La Casinière, monté à partir d’images d’archives du Montfaucon Research Center, une communauté artistique bruxelloise où Podolski a séjourné. Le directeur du Wiels, Dirk Snauwaert, voit dans cette exposition l’occasion de « boucher des lacunes » dans l’héritage culturel belge. L’artiste est davantage reconnue comme écrivain. Des extraits de son œuvre écrite, Le pays où tout est permis – qui donne son titre à l’exposition –, ont été publiés en France dès 1973 par Philippe Sollers dans Tel Quel.

Le calendrier souligne la prise de position du Wiels et de la Villa Vassilieff à l’heure de la célébration collective, voire officielle, de Mai 68 et, à une échelle locale, des prochaines élections communales et fédérales belges. Sophie Podolski a produit en cinq ans une œuvre foisonnante dans un contexte marqué par la libération sexuelle et politique. Ses dessins ouvrent à un érotisme « originel », à la fois naïf et empreint de sagesse. Parmi les silhouettes tordues, certaines rappellent des figures mythologiques – Sirène, Méduse, Sphinx –, d’autres paraissent transsexuelles. L’hybridation des êtres, comme des médiums, semble fondamentale. En négatif, la classification des genres et la hiérarchisation du vivant se révèlent comme des constructions sociétales, contingentes.

 

Résurgences d'un désordre

Le « Mai 68 » belge naît d’une réaction estudiantine contre l’autorité religieuse et universitaire. Cette contestation est fragmentée, à l’image d’un territoire partagé entre cultures flamande et wallonne. « Le mouvement de 68 aura aussi déclenché l’emballement d’un nationalisme populiste qui laisse aujourd’hui la gauche flamande au moins temporairement orpheline. Et inquiète » écrivait en 2008 Benoît Lechat, intellectuel affilié au parti Ecolo.

Aujourd’hui, le gouvernement belge compte cinq ministres (dont le vice-premier ministre chargé de la Sécurité et de l’Intérieur) issus du parti nationaliste flamand N-VA. Cet anniversaire permet de mesurer les aspirations d’hier à la situation politique actuelle. Exposer l’œuvre de Sophie Podolski, artiste aux parents apatrides, dans une institution de la Région Bruxelles-Capitale officiellement bilingue et enclavée en région flamande, a quelque chose de l’ordre du dépassement des assignations identitaires. Ces dessins échappent à toute espèce de programme et de structure codifiée mais révèlent pourtant un sens aigu de la composition, fluide tout en s’appuyant sur des motifs hétéroclites.

L’organique y côtoie des dispositifs industriels, le fantasme se heurte au système médical, les fulgurances visionnaires aux normes sociales – « Mon génie s’effrite. Je ne me plains pas, je dis que j’ai mal. », « Si je dessine mal, c’est parce que je suis malade. » a griffonné l’artiste au détour d’une courbe. Les idéaux émancipateurs de la fin des années 1960 et le psychédélisme – l’artiste fait notamment référence à Jimi Hendrix et Frank Zappa, au situationnisme ou encore aux religions orientales – rencontre le nazisme, évoqué à travers une espèce d’hygiénisme du sexe et de la drogue. Quoi de la « déviance » ou de la norme instituée produit le plus de violence ? Le Pays où tout est permis, écrit en réaction à une société rigide, provoque encore, dans l’exposition éponyme, une forme de catharsis et fait écho à des inquiétudes que Mai 68 n’a pas balayées. « Je veux savoir qui j’ai tué au cours de ma vie / que ces gens (rois / présidents) que j’ai vu mourir au cours de mon délire mourrons par le fait de mon imagination. » : à bon partisan de l’art et la vie confondus, salut !

 

Image : Sophie Podolski, Sans titre, 1969. Courtesy Joëlle de La Casinière, Bruxelles

> Sophie Podolski, Le Pays où tout est permis, du 21 avril au 7 juillet à la Villa Vassilieff, Paris