© Jeremy Langlois

Le Printemps de la danse arabe

Trois opus différents, par des mâles torse nu, ont ouvert le Printemps de la danse arabe à l’Institut du Monde Arabe sur les bords de Seine. Manoeuvrant avec les gestes traditionnels, les réminiscences hip-hop et guerrières, tous ces corps y affirment une virtuosité presque circassienne.

Par Nicolas Villodre publié le 25 mars 2019

Pour ce qui est de la construction, de la rythmique et de la relation temps et action, le meilleur du programme, s’est déployé selon nous dans Et si demain de Nidal Abdo, un quatuor syro-palestinien aguerri au contemporain. Dépoitraillés, velus, vêtus d’une cotonnade blanche faisant office de jupon, ils se sont profilés au ralenti, accompagnés de notes basses, d’un chant au son saturé, éclairés de lumière orangée. En contre-jour, l’un après l’autre, ils se sont livrés à un travail au sol, levant les bras à l’unisson, produisant à genou de doux mouvements, avant de se relever comme un seul homme. Allongés-endoloris, debout-ressuscités, les guerriers voués à Terpsichore se sont ensuite alignés les uns derrière les autres, calquant leur conduite sur celle des frères Ripolin, personnages des campagnes de publicité du fabricant français de peintures. Les choses se sont accélérées, vivifiées ; elle ont pris consistance. Certains se sont mis à sautiller, d’autres à se pavaner, tous à ramper sur le dos. Les quatre corps étant fondus en un, l’obscurité a pris le dessus. Le tempo a fait fissa ; la troupe s’est égaillé aux quatre coins ; le contrepoint gestuel a été de mise ; et l’échappée belle, permise.

Jusqu’à L, la variation de et avec le Comorien Akeem H. Ibrahim, a pour thème et pour leitmotiv la lumière. Celle qui luit au tréfonds de la mythique caverne. Celle, actuelle, électrique, incandescente qui, moyennant royalties, justifie l’universel tribut à Thomas Edison. Après accommodation de la vision à la faible intensité lumineuse régnant sur le plateau, les faits et gestes perçus du solo paraissent tout simples. Un homme au sol s’anime peu à peu sur une bande sonore mêlant grondement et chant céleste. Il allume des bûchettes de soufre et, avec ces allumettes, des cierges. Cela prend un certain temps, mais l’individu sort de son cocon. On découvre l’athlète complet, un danseur contrôlant parfaitement chaque partie de son corps, à commencer par les bras. Un gymnaste ayant su styliser le Hip-hop dont il provient, intensifier et fluidifier le vocabulaire du locking, adopter et adapter les passes de breakdance, alterner silence et saccades, diversifier les vitesses. Le corps du danseur sort de cette épreuve épuisé, huilé, luisant de sueur. Les clignotements des ampoules rétro et les flashes vidéographiques prennent le relais, enluminent le cyclo et parachèvent la coda.

Salim Mzé Hamadi Moissi a récemment cessé d’être sur scène il a, pour Soyons fous, chargé quatre costauds de matérialiser son désir, son vœu, son prescript. Un long moment, les interprètes tournent le dos au public. Les dos, donc, nous font face, il sont faciès, grimaces pures, plissures et commissures : des smileys sans visage. À ces rides et ridules, pattes d’oie simulées et torses torsadés correspondent les lignes de basse sourde. Un acrobate virtuose joue aux singes savants, aux voltigeurs, aux fadas. Son solo est d’exception. Le public, qui n’en demande pas tant, réagit bruyamment à ces arlequinades. Faisant oublier le sérieux de l'institution, dans Soyons fous nous ne sommes plus tout à fait dans un monument classé, signé Nouvel.


> Et si demain de Nidal Abdo, Jusqu’à L de Akeem H. Ibrahim, Soyons fous de Salim Mzé Hamadi Moissi ont été présentés le 22 mars à l’Institut du Monde Arabe dans le cadre du Printemps de la danse arabe ; jusqu’au 28 juin à Paris