<i>Kalakuta Republik</i> de Serge Aimé Coulibaly, Kalakuta Republik de Serge Aimé Coulibaly, © Christophe Raynaud de Lage.

Le rite libérateur

Invités au festival d’Avignon, les chorégraphes Ayelen Parolin, Israel Galvan, Serge-Aimé Coulibaly et Yasmine Hugonnet utilisent les rites – religieux ou symboliques – comme outil de questionnement. 

Par Audrey Chazelle publié le 24 juil. 2017

Du matin jusqu’au soir, pendant le Festival d’Avignon, les espaces à l’intérieur des remparts sont comme des petites boutiques de cérémonies ritualisées. Cette image, c’est celle qu’utilise la chorégraphe argentine Ayelen Parolin, pour parler du rite chaman en Corée, dont elle a fait l’expérience, alors invitée à créer pour la Korea National Contemporary Dance Company. Nativos, la pièce qui en résulte, est une variation de sa création précédente, Hérétiques, née au contact quatre danseurs coréens, d’un musicien-chanteur issu de la culture chaman, et toujours de Lea Petra, aux manettes de son piano désossé. L’une comme l’autre reposent sur une structure de phrases répétitives endurantes.

Réunis autour d’un travail musical et chorégraphique d’une précision absolue, de gestes mais surtout d’intentions, chaque interprète dirige consciemment son énergie à un endroit de vérité et de justesse. Ils confrontent leurs identités en entrant dans le mouvement comme dans un rite de possession. Les vibrations vocales de Seong Young Yeo déclenchent les premiers mouvements de corps, d’un premier sujet, puis du second, puis du troisième, et enfin d’un quatrième, créature à la chevelure flamboyante, énigme du genre. Sourire grotesque et regard lubrique accessoirisent la fluidité des déplacements et la grâce gestuelle de cette céleste créature. Superbe duo entre sa danse de courtisane et l’accompagnement parfait de Lea Petra au piano. On touche au divin, non par la grâce des dieux, mais bien par la beauté du mouvement et du son. Ayelen Parolin parvient à combiner une écriture à la fois riche et compacte que ses interprètes ont franchement incorporée et colorée de leurs propres personnalités. Regroupés, les corps secoués de vibrations et d’élans s’harmonisent à la composition musicale, traditionnelle et expérimentale, pour piano brut et percussions ancestrales. Ensemble ils obtiennent une mécanique instinctive qui accélère et décélère à l’unisson, à l’infini.

p. D.R. 

Nativos déconstruit la structure du rite chamanique et les stéréotypes qui lui collent à la peau pour le transformer, le moquer, et enfin le sublimer. Une œuvre comme un cycle, avec un début et une fin, identiques dans le phrasé, différentes dans l’énergie, comme une matière renouvelée. Dans la répétition du mouvement, sa consistance s'épaissit, sa substance se libère. Et c'est dans le groupe que se révèlent les individualités.  

 

Fiestas

Deux autres pièces cérémoniales transposent cette fois à la scène un genre de soirées festives qui n’en finit pas de ne pas finir. L’une animée par Serge Aimé Coulibaly, emmenée par l’afrobeat de Fela Kuti qu’il réincarne dans Kakakuta Republik, nom de la résidence du maître. L’autre, par le flamenco Israel Galvan qui propose une vision toute personnelle de La Fiesta. Deux cultures marquées de traditions et de revendications portées par deux écritures qui s’expérimentent en hauts lieux : la Cour d’Honneur du Palais des Papes pour l’un, le Cloître des Célestins pour l’autre. Chacune dure une heure trente sur le papier ; toutes deux parviennent à imposer la langueur du temps étiré. Dans la Cour d’Honneur, le sévillan replonge dans ses souvenirs d’enfance où la fête pouvait aussi avoir ce goût de solitude, de tristesse, de lassitude. Une fleur dans les cheveux, il descend les marches du Palais sur les fesses jusqu’au patio. La belle Uchi, met en place ses premiers compas, ses premières rythmiques, mais quelque chose déjà se disloque dans la partition d’avec ses deux palmeros (percussionnistes de mains) en jogging. Au loin, derrière nous, l’authentique flamenco Galvan fait entendre ses premiers glissés de zapateros sur l’aluminium de la structure, comme des patins sur la glace. L’arrivée de Nino de Elche, poussant ses premiers cris d’expulsion confirment la débandade à venir. Chacun instrumente les festivités à sa manière, comme une sorte de défouloir général. Ils font danser les corps sur des tables à ressorts, détournent les objets mobiliers en supports musicaux, jouent à des jeux aussi absurdes que limites, livrant une interprétation indigeste de la fête. C’est par le trou de la serrure que le chorégraphe nous invite à scruter le monde intérieur qui l’a nourri depuis la naissance, témoin de quelque chose qui se démembre dans le rituel festif. Là où le désir ardent d’exister se manifeste sans filtres. Enragé et sensuel, le flamenco d’Israel Galvan, après avoir survécu à la cavalcade carnavalesque de ces personnages de crique, retrouve son espace de vérité, entouré de sa famille de musiciens, danseurs, chanteurs pour une dernière danse sans fin. Le maître de cérémonie offre à sa danse un goût d’éternité.

p. Christophe Raynaud de Lage

Dans Kalakuta Republik c’est la porte d’un temple de la musique que Serge Aimé Coulibaly nous invite à pousser, un shrine tenu par un chef d’orchestre et un chef politique, le grand esprit de la fête, Fela Kuti. Serge Aimé célèbre cette grande figure du jazz et orchestre la grand-messe de ses danseurs. Au contraire du tableau surréaliste de La Fiesta qui délite les postures flamencas, le tableau de l’africanisme (terme de Fela Kuti) par Coulibaly reste à la surface de sa peinture. Si délitement il y a, il est sans doute à l’endroit du son, avec une manipulation proche du sacrilège. Lorsqu’on parle de « multiculturalisme » pour caractériser le matériau de ses artistes, Serge Aimé Coulibaly, chorégraphe et metteur en scène originaire du Burkina-Faso, vivant à Bruxelles, et travaillant aux quatre coins du monde, affirme que cela ne le concerne pas. En Afrique, chaque tribu a ses propres rites qui sont autant d’outils de soumission au pouvoir que de rébellion, rappelle-t-il au cours de la rencontre intitulée « Danse, culture et ritualisation », organisée le 18 juillet au Théâtre des Doms. La musique et la danse portent la couleur de ses origines sans craindre leur transformation dans la rencontre avec le nouveau monde, avec l’inconnu. « Au Burkina Faso, on voit la danse contemporaine comme une danse morte et la danse africaine comme une danse folle » a toujours remarqué Serge Aimé. Cela l’amène à s’interroger sur « comment créer du contemporain en rejoignant cette folie. Comment toucher l’humain à un autre niveau de la relation ? » Kalakuta Republic devient une demeure à fantasmer.

p. Chrisophe Raynaud de Lage

À l’inverse du brouhaha ambiant à l’œuvre dans ces deux pièces, chez Yasmine Hugonnet, le rituel se déroule dans le silence. Sur le plateau du CDC des Hivernales, elle offre son corps comme une toile de projection. Un corps qui s’étire et se mue dans une première partie, avant de se déshabiller et de se laisser posséder par des esprits environnants, sous les traits d’un moustachu ou d’une déesse grecque. Et c’est dans l’immobilité qu’enfin elle fait entendre sa voix intérieure, qui nous avale dans les abysses de son être. 

À la manière d’Isadora Duncan qui libéra la danse de ses convenances au début du siècle dernier, c'est cette célébration de la liberté qui prend forme dans toutes les pièces ici évoquées. Les corps intermédiaires, élevés en terre chaman, vaudou, andalou ou inconnue, invitent le spectateur à se balader à la croisée des mondes physiques, mentaux et spirituels.

 

 

> Nativos d’Ayelen Parolin, a été présenté du 9 au 26 juillet 2017, au CDC Les Hivernales, Festival d’Avignon

 

> La Fiesta d’Israel Galvan a été présenté du 16 au 23 juillet 2017 au Palais des Papes, Festival d’Avignon ; du 19 et 20 janvier 2018 Théâtre de Nîmes ; du 5 au 11 juillet 2018 à la Villette, Pantin

 

> Kalakuta Republik de Serge Aimé Coulibaly a été présenté du 19 au 24 juillet 2017 au Cloître des Célestins, Festival d’Avignon ; les 8 et 9 août au Theaterfestival Boulevard, Bois-le-Duc, Pays-Bas ; les 11 et 12 août au festival Tanz im August, Berlin ; du 17 au 19 août au Internationales Sommerfestival Kampnagel, Hambourg ; le 27 septembre 2017 aux Francophonies en Limousin, Limoges

 

> Le Récital des Postures de Yasmine Hugonnet a été présenté du 9 au 19 juillet 2017 au CDC Hivernales, Festival d’Avignon ; le 3 octobre au Festival Actoral, Marseille