Alexander Tinei, <i>Be a poem</i>, 2017 Alexander Tinei, Be a poem, 2017 © Courtesy Gallery Dukan
Critiques arts visuels

Le scarificateur

Il vous reste peu de temps pour voir un peintre majeur. Alexandre Tinei, le peintre moldave vivant à Budapest, est à Paris pour exposer ses dernières toiles et affirmer au passage la puissance de la picturalité.

Par Alain Berland publié le 13 juil. 2017

Mais pourquoi faut-il, après avoir préparé ses toiles si soigneusement, multipliant les opérations d'encollage et d'enduction pour rendre les supports parfaitement lisses, qu'Alexander Tinei gratte, incise, entaille, ses peintures ? Et pourquoi les scarifier avec des outils de sculpteurs : couteaux et autres objets contondants ? 

Comme souvent dans ce type d'interrogation, il suffit de formuler la question pour que la réponse apparaisse.Si Alexander Tinei utilise de tels accessoires c'est qu'il considère que ses peintures sont bien plus que des surfaces qui présentent des images figées. Elles sont également des lieux qui portent les marques du temps où les lames de ses couteaux servent à révéler les traces de l'enfance et les prémices de l'éternelle finitude de la peinture. 

Contrairement à de nombreux jeunes peintres en vogue, comme Claire Tabouret ou Kaye Donachie, qui usent et abusent des images fantomatiques des archives, montrant la puissance du passé pour lutter contre l'impermanence et la prolifération de l'image numérique, Alexander Tinei atteste de la puissance du présent et démontre l'actualité de la peinture. Et même s'il sait, pour avoir étudié dans les académies traditionalistes de l'Europe de l'Est, que la peinture est une très vieille dame, il réactive, grâce à la longue séquence de gestes violents, l'éternelle jeunesse de ses rides.

Depuis une dizaine d'années, la vogue du tatouage chez les nouvelles générations, est devenue un de ses thèmes favoris. Cette révolution épidermique a produit les sujets de nombreuses toiles. Bien souvent des corps ou des visages jeunes, en plan serré, dans des tons âpres et froids, généralement gris ou bleus, où les tatouages sont simplement figurés par de longs traits fins, bleus ou rouges, organisés en réseaux, comme des vaisseaux capillaires. Ce sont, en grande partie, ces sujets que l'on retrouve dans Sky Attraction, l'exposition organisée à Paris. Des corps et des visages tronqués, souvent difficiles à cerner tant leurs représentations sont à égalité avec les traitements des surfaces qui les construisent et les entourent. Des œuvres où les fonds grattés et les formes dissolues se mélangent dans une parfaite et superbe indistinction pour affirmer que la peinture peut, certes, se préoccuper d'images mais qu'elle ne doit jamais oublier la puissance de la pure picturalité.

 

 

Alexander Tinei, Sky attraction, jusqu’au 15 juillet à la galerie Dukan Hors les murs, Paris.