Le Souper de Julia Perazzini © Dorothée Thébert
Critiques Danse Théâtre Performance

Le Souper

C’est souvent autour d’un repas que se règlent les affaires de famille. Dans Le Souper, Julia Perazzini invite son frère à diner. Un frère qu’elle n’a jamais connu, puisqu’il est décédé avant qu’elle ne naisse. Pas tout à fait seule en scène, la performeuse incarne avec humour et profondeur cette rencontre avec l’invisible, entre la buratta et le dessert.

Par Léa Poiré publié le 3 mars 2021

Il est tout à fait possible de rencontrer les morts. Pour une fois, cette certitude ne nous est pas apparue en rêve ou dans un état de conscience altérée, mais sur un siège de théâtre grâce à Julia Perazzini. Pour sa dernière création, Le Souper, la performeuse suisse entre seule en scène. Du moins en apparence. Car une heure durant, elle sera accompagnée de son frère, décédé avant qu’ils n’aient pu se connaître. Mais aussi – quoique plus discrètement – d’un guitariste planqué sous le promontoire qui allonge jusqu’aux premiers rangs une scène recouverte d’un grand drapé vert émeraude. Difficile donc de classer Le Souper dans la case solo. Disons plutôt qu’il s’agit d’un duo performé par le corps de Julia Perazzini :  la personnalité du frère apparaît grâce à la voix nasillarde, narquoise et un peu aigue tout droit venue du ventre de la performeuse.

 

 

Rire avec les morts

Les affaires de famille se règlant traditionnellement autour d’un repas, Julia Perazzini a invité son frère à souper. Non pas pour lui reprocher son absence, mais pour le rencontrer, « chercher ce que c’est « nous » ». On découvre ainsi Frédéric, frère aîné enfantin, rieur et moqueur. Outre de pouvoir converser avec les morts, Julia Perazzini, avec sa grande délicatesse, démontre qu’il est aussi possible de rire avec la mort. Tout au long de cette traversée, la performeuse sautille d’un registre à l’autre : cisaillement d’une blague, retour au réel de la salle de spectacle, absurdité de la ventriloquie, intensité d’une punchline sur la peur de la vie. De ces ruptures nait un rire qui fonctionne comme une passerelle, tendue par la performeuse pour nous emmener avec elle et son frère, toujours un peu plus loin. La conversation glisse alors, vers les rivages du paysage – lorsque son corps s’efface sous le grand tissu pour faire apparaitre deux montagnes verdoyantes – ou de l’épopée – quand le frère raconte, façon cartoon, l’histoire d’Orphée parti récupérer Eurydice aux enfers. Bercés par les douces notes de guitare, hypnotisés par la vigueur de la performance et complètement embarqués par le rire, impossible, au sortir du Souper de ne pas vouloir un peu de rab.

 

> Le Souper de Julia Perazzini a été présenté pour les professionnels le 11 février au Carreau du Temple avec le Centre Culturel Suisse à Paris ; les 1er et 2 octobre à la Friche de la Belle de Mai, Marseille dans le cadre du festival Actoral ; du 6 au 9 octobre au théâtre Saint-Gervais, Genève, Suisse ; les 17 et 18 novembre au Carreau du Temple en partenariat avec le Centre Culturel Suisse à Paris ; du 4 au 8 mai 2022 à l'Arsenic, Lausanne, Suisse ; les 25 et 26 mai au centre culturel l'ABC, La Chaux-de-Fond en partenariat avec le Club 44 (le 24 mai conférence avec Vinciane Despret au Club 44 et bord de scène le 25 mai au centre culturel l'ABC)