Evan Roth, Since You Were Born, 2019 © Bob Self - The Florida Times-Union - Courtesy of MOCA, Jacksonville, Florida
Critiques arts visuels

Le Supermarché des images

Dans une société où l’on consomme des images comme on respire, portée à son paroxysme par la massification des flux numériques, que reste-t-il d’invisible ? Inspirée par l’essai du philosophe Peter Szendy, Le Supermarché du visible, l’exposition met en lumière l’envers de la saturation iconographique : sa marchandisation systématique et pourtant soustraite aux regards.

Par Rémi Guezodje publié le 30 mars 2020

« Nous ne sommes pas devant les images ; nous sommes au milieu d’elles, comme elles sont au milieu de nous. La question est de savoir comment on circule parmi elles, comment on les fait circuler »1, faisait remarquer Jacques Rancière en 2007. C’est depuis cette position singulière que le philosophe Peter Szendy, également commissaire général de l’exposition, prolonge ce que beaucoupavaient déjà vu se profiler au XXe siècle en distinguant une économie particulière des images : l’iconomie. Autrement dit, il existe une masse indicible et presque paradoxalement invisible d’images en circulation sur les réseaux numériques. Le supermarché des images cherche à mettre en perspective ces questions économiques en cinq chapitres qui rythment les deux étages du Jeu de Paume pour plus de lisibilité : les stocks, les matières premières, leur travail, leurs valeurs et enfin les échanges dont elles font l’objet. Une fois plongé dans ce bain iconographique, que reste-t-il de l’envers des images ?

Ruff Thomas, Substrat 8II, 2002 © ADAGP, Paris 2019 – CNAP. p. Galerie Nelson, Paris 

 

Pixellisation de masse

Venant cueillir le visiteur dès l’entrée du musée, les captures d’écran de l’installation in situ Since You Were Born d’Evan Roth tapissent les murs et l’inonde d’informations. L’artiste tire ses images des stocks de son cache web sans sélection ni hiérarchie, exposant un monde numérique dominé par l’image et son commerce à mesure que les fournisseurs d’accès à Internet monnayent nos déplacements sur le web. Si l’idée était encore un peu floue, l’iconique caddie plaqué or monté sur un piédestal en miroir (Serie ELA 75/K (Won’t Smudge Off), 2000) de Sylvie Fleurie trône dans la première salle, tournant sur lui-même et à portée de tous. L’horizon marchand est déjà tout tracé ; les reflets dorés du caddie répondent à la couleur jaune des 429 couvertures de livres Kodak How to Make Good Pictures (2016) que Zoe Leonard a entassés de manière très organisée au fond de la salle. L’œuvre synthétise la fabrication et l’amoncellement d’images normées, accessibles et désormais indispensables à notre quotidien.

Jeff Guess, Adressability, 2011, Courtesy de l'artiste. p. Jeff Guess

Si la prolifération des images s’est grandement accélérée depuis les années 1990 et le développement du réseau Internet, l’exposition ne manque pas de souligner leur très concrète matérialité. Pour beaucoup et parce qu’elle paraît impalpable, l’image numérique est une apparition  fumeuse, ex nihilo et désincarnée ; beaucoup moins matérielle qu’un tableau impressionniste dont la surface laisse apparaître les couches de peintures. Toujours est-il que les images dans lesquelles nous nageons quotidiennement sont aussi composées de pixels — picture element, d’éléments de composition numériques érigés au rang de matière première, devenus la grille de lecture par laquelle nous appréhendons le visible : toute image étant potentiellement numérique. Avec Adressability (2011), composée d’un disque dur, d’un vidéoprojecteur et d’un écran suspendu, Jeff Guess décompose via un logiciel sur-mesure, le moment précis d’agencement des pixels qui fait qu’une photographie passe d’un code à sa manifestation visuelle. Le visiteur est amené à tourner autour de l’écran noir au centre de la salle, lequel projette des cubes colorés et en mouvement, reflétant la matérialité des flux et l’activité incessante que produit la transmission de contenu dont l’existence procède de la recomposition.

 

Les censeurs, les esclaves et les pirates 

La matière première n’est pas la seule donnée évacuée de l’équation iconographique contemporaine : qu’en est-il de l’invisibilisation des travailleurs de l’image numérique au moment où l’homme consomme du « visuel » comme il respire ? Hors de nos vues, il est facile d’oublier que les images échangées par les canaux d’Internet passent par des câbles enfouis sous les océans ou en marge des chemins de fer, dans des tranchées construites par des travailleurs payés l’équivalent de 60 cents par mètre creusé. L’invisibilité pousserait à l’improbité, comme si nos infrastructures de communication résultaient d’une opération magique. Dans sa série Clickworkers (2016), Martin Le Chevallier met le visiteur face à la violence de l’invisible en superposant l’enregistrement audio de témoignages de travailleurs du clic — payés à faire du chiffre ou de l’audience avec des avatars fantômes et des photographies d’intérieurs vides et impersonnels. Le consommateur des images ne verra jamais, de l’autre côté des écrans, ceux qui « passent leur vie à mentir (…) à regarder des décapitations, des trucs comme ça, et [à les] taguer, [à leur] mettre des étiquettes »3.

DISNOVATION.ORG, The Pirate Cinema, 2012. p. D. R.

Les salles se succèdent et les strates visuelles s’accumulent à raison de montrer l’envers de l’image numérique. L’exposition aura pourtant négligé le Glitch art, qui se joue des fichiers corrompus et des erreurs informatiques, parfois au profit d’œuvres éloignées de son point de départ, l’essai Le Supermarché du Visibledans lequel Peter Szendy élabore une généalogie de la marchandisation de l’image voire de la vue. L’exposition aura toutefois su se clôturer sur la question du libre partage, notion inhérente à la définition de l’image actuelle. L’installation The Pirate Cinema (2012-2014), une vidéo projetée  sur les murs de la dernière salle en temps réel, laisse ainsi entrevoir les produits de consommation visuelle les plus populaires, films et séries altérés par la vitesse de transmission, comme en streaming. L’expérience est signée par le collectif DISNOVATION.ORG, et demeure une euphorique évocation de la désobéissance numérique ainsi que de la liberté d’accès qu’a permis la dérégulation de l’image, pour le meilleur comme pour le pire.

 

1. Jacques Rancière « Le travail de l’image », Multitudes, n°28, 2007

2. En 1929, Walter Benjamin pensait déjà « un espace à cent pour cent tenu par l’image »

3. Extrait de témoignage intégré à Clickworkers

4. Peter Szendy, Le Supermarché du visible, Paris, les Éditions de Minuit, 2017

 

> Le Supermarché des images, jusqu’au 7 juin au Jeu de Paume, Paris