Rebecca Digne, <i>Méthode des Loci #1</i>, 2019 Rebecca Digne, Méthode des Loci #1, 2019 © Académie de France à Rome – Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019
Critiques arts visuels

Le vent se lève

Chaque année, la Villa Médicis Académie de France à Rome présente une exposition en lien avec les recherches de ses pensionnaires. Pour l'édition 2019, Evelyne Jouanno et Hou Hanru réunissent 16 artistes et chercheurs en résidence sous le titre Le vent se lève. Un intitulé qui pourrait être le début d'un conte, philosophique ou politique, au dénouement incertain.

Par Chrystelle Desbordes publié le 5 juil. 2019

 

 

 

 

Le vent se lève, un éléphant avance tranquillement sur les allées du jardin de « la Villa », avec cette puissante lenteur et sa fameuse mémoire qui en font un monument, indifférent aux gesticulations et amnésies de l'humanité, un sage, peut-être, venu d'imaginaires lointains. Depuis ce film de Rebecca Digne qui suit la promenade de ce corps lourd, apparemment infatigable, à celui de Lili Reynaud-Dewar qui dit la perte dans la répétition de gestes chorégraphiques – fragiles marqueurs de l'espace institutionnel –, le célèbre tableau de Venise représentant la bataille de Lépante est filmé de proche en proche à l'initiative de l'historienne de l'art Pauline Lafille ; l'œuvre surgit dans l'obscurité, fourmille de détails « bruyants » – échos plastiques de cette guerre éphémère de 1571, et de toutes les guerres. Un fil sensible connecte ce travail à celui de Léonard Martin, lui inspiré de La Bataille de San Romano de Paolo Uccello. La peinture, emblématique, y est revisitée par de faux soldats, filmés avec leurs longues lances, qui performent au dehors ou encore, elle se réincarne librement dans des dessins préparatoires et autre sculpture mobile, géante, creuse –  « L'enveloppe doit devenir aussi légère que l'oiseau » rappelle l'artiste, citant Uccello. À quelques pas, les images concentrationnaires du peintre Thomas Lévy-Lasne appellent le spectateur à se situer, à prendre position, en tension, aux côtés de sa toile de déchets échoués sur l'ocre jaune clair, un peu sali, d'une dune de sable, convoquant les plans, les strates, l'attention au détail – un temps long à la rencontre de la pratique même de la peinture. Sur les champs de bataille ou la nature violée : réanimer, toucher les corps de mémoire(s), faire peau neuve, réinventer les formes et les matières, trouver l'ancrage, questionner l'in situ... Le duo de designers Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard (GGSV) crée une impressionnante moquette – installation cosmique et tellurique recouvrant l'escalier, qui articule l'espace d'exposition tel un pont, entre deux rives, entre hier et demain, au seuil du présent.

 

Fragments et ruines

Hier, cet hiver, un vent romain a dévasté le plus vieux des pins parasols de la Villa (planté à l'époque où Ingres y vivait). Sur la moquette conçue par GGSV, l'arbre magistral réapparaît par morceaux, devient tout autre chose : un volcan, un trône, des socles singuliers aux motifs baroques, une occasion de collaborer avec Kader Benchamma, aussi (artiste que le duo a invité à participer au projet) – des fragments de bois comme transformés en or et qui, contre toute attente, dialoguent avec les gravures de ruines romaines de Piranèse, découvertes dans le fonds de la bibliothèque ; celles-ci font pour la première fois l'objet d'une recherche (signée par l'historien d'art Riccardo Venturi), et sont mises en espace dans une petite salle aux murs « rouge pompéien ». Au cœur de l'installation, comme dans celle de l'écrivaine Frederika Amalia Finkelstein, ce qui reste du récit, peut virer au cauchemar... Du mythe antique au fait divers contemporain, le drame se dévoile sous les lignes dynamiques des dessins et des mots : des fantômes de torture, des lambeaux à peine accrochés à un corps, les écorchures de la barbarie des hommes, le souvenir incontournable des « graffitis/émotions » de Cy Twombly (peintre américain qui vécut plus de 50 ans à Rome). Petite ou grande histoire, épopée personnelle (celle, par exemple, du Voyage d'Octavio, écrite et lue par le romancier Miguel Bonnefoy) ou aventure collective, l'on cherche à tâtons ce qui nous constitue, et peut nous recomposer, aux lisières de la ruine, de l'effondrement : comment, encore, tenir debout ?

 

« Collapsing » et anthropocène

La série photographique de Lola Gonzàlez, qui commence visiblement par un jeu dans lequel un groupe d'amis court sur la plage, s'achève par une chute collective, comme si les règles s'étaient perdues en route (à moins qu'elles ne soient celles-ci...) – une moderne « Parabole des aveugles » de Brueghel. Théophane, le héros du film de François Hébert et Olivier Strauss, accueilli dans un foyer de jeunes travailleurs à Guingamp en Bretagne, cherche son équilibre, seul. Il rêve d'un « CDI » sur le parking d'un supermarché, entre les fenêtres à barreaux de son appartement, sous les brouillards marins, animé, contre vents et marées, d'une âme romantique où survivent (au sens des « survivances » d'Aby Warburg), des peintures de Caspar David Friedrich, des icônes solitaires d'Edward Hopper, les monochromes mats, silencieux, « illuminés », de Robert Ryman. Contre et vents et marées, les instruments, inventés par la compositrice Clara Iannotta, émettent leur musique discrète, battent l'air, vibrent avec légèreté – le calme avant la tempête... À à peine une encablure, après avoir examiné les planches anatomiques (exhumées de la bibliothèque par l'écrivaine Hélène Giannecchini, dont les images d'organes malades deviennent motif grâce à une collaboration avec le designer graphique Clément Le Tulle-Neyret), l'on découvre l'installation du compositeur Sasha J Blondeau et de l'architecte paysagiste Mathieu Lucas. Sur un mur de la salle appelée « La citerne », le film de Mathieu Lucas renvoie au parcours d'un drone survolant « la cité éternelle » et la plaine du Tibre, comme juché sur le dos des rythmes erratiques d'Éole. Une large flaque d'eau au sol reflète les images émiettées, entropiques, labiles – des images de « non site », ainsi que les aurait nommées Robert Smithson (qui travailla à Rome en 1969) ; arbres morts, immeubles abandonnés, cours d'eau pollués, montagnes majestueuses, terrains vagues s'enchaînent, maillent autant de visions de l'anthropocène et de la menace « collapsologique ». L'écran de projection, le mur lézardé, répond subtilement au paysage en déshérence qui défile sous nos yeux, à l'égal de la musique du compositeur accompagnant le film – une symphonie ronde et minimale, un ensemble de géographies sonores, une œuvre ouverte, un sismographe de la chute depuis les sommets, et « reverse ». L'installation peut être vue comme une sorte de point d'orgue de ce conte polyphonique, politique et poétique. Le vent se lève nous relie à notre réel, place le spectateur tel un observateur attentif face à une constellation de sens et de signes, beaux et alarmants, presqu'au-delà des tempêtes qui charrient et balayent la poussière, le vide métaphysique.

 

> Le vent se lève, jusqu'au 15 août à la Villa Médicis, Rome

 

Crédits photos :

Thomas Levy-Lasne, Bord de mer, 2017

Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard, WARPAINT, 2019

François Hébert & Olivier Strauss, Réponses au brouillard, 2016

© Académie de France à Rome – Villa Médicis, Daniele Molajoli, 2019