Grammaire Étrangère : leçon 6 révisions de Grand Magasin © Nicolas Villodre
Critiques Performance

Leçon 6 : révisions

La série Grammaire étrangère de Grand Magasin s'égrène aux quatre coins de la métropole, dans le cadre du festival d'Automne à Paris. Dans son ultime leçon, révisions, Grand Magasin a mis ses petits plats dans les grands, ses petits pas dans ceux d’une superproduction, façon blockbuster.

Par Nicolas Villodre publié le 2 déc. 2019

Rien qu’en déco, Pascal Murtin et François Hiffler ont fait l’emplette de quatre tableaux noirs, trois sur trépieds, l’un fixé au mur du fond de scène. Car cette scène, l’immense plateau à ras du sol de la grande salle du Centre Pompidou à Paris, il fallait la meubler. Le lino lui-même est rustique, mimant le parquet d’un intérieur bourgeois. Et tous les feux, excepté ceux de la rampe, sont restés allumés quitte à dépasser les bornes question bilan carbone.

 

Le texte, non le prétexte

Quoiqu’ils disent, les deux complices qui forment Grand Magasin sont, à force, depuis le temps, devenus des professionnels du show ; sinon des comédiens spécialisés dans des emplois attribués par d’autres, étant à la fois concepteurs, auteurs, acteurs ou actants de leur propres mises en scène. Le texte, non le prétexte, comme dit Pascal Murtin dans la luxueuse feuille de salle, est le sujet de ce dernier épisode ou avatar théâtral des leçons de Grammaire étrangère. Autant dire que le duo n’a pas la langue dans sa poche mais la projette à tous vents, au campus Pierre et Marie Curie de la Sorbonne comme à l’amphi Richelieu de cette même université, au lycée Louis-le-Grand comme à l’école jadis « normale » des Batignolles, au conservatoire régional d’Aubervilliers-La Courneuve ou jusqu'à Alfortville.

Nous avions rappelé la dernière fois  - lire notre critique de la leçon n°5 - la devise du linguiste John L. Austin suivant laquelle « dire, c’est faire. » Dans le cas présent, la fonction métalinguistique est poussée à son comble. C’est dans la langue que Grand Magasin trouve sa rythmique, une composante transmise à l’un par le compositeur belge Fernand Schirren lors de sa formation à l’École Mudra de Bruxelles où il put côtoyer Maguy Marin, Pierre Droulers, Thierry et Michèle Anne De Mey, Hervé Robbe, Anne Teresa De Keersmaeker et, à l’autre, par son apprentissage du chant et des instruments de musique. Autant dire que si le texte, dans son signifié a de l’importance pour le couple artistique, il compte autant par son signifiant, ses assonances, sa métrique, sa logique interne. En conséquence de quoi, les silences et les absences, les hésitations et les trous de mémoire, les inattentions dues à la fatigue nerveuse et les impatiences entrent en ligne de compte et font la différence d’une représentation à l’autre. Si tout est apparemment sous contrôle, l’inattendu peut advenir à tout moment. La durée estimée du spectacle, d’une heure dix, n’est guère dépassée. Ils ont toute latitude pour se déplacer ou se déployer comme bon leur semble sur scène ou dans les travées des gradins qu’ils nomment simplement « les escaliers ».

 

Tubes dramatiques

Qui dit superproduction dit casting important. Ici, le nombre d’artistes intervenant a été doublé et même triplé, par rapport à la leçon précédente. On retrouve certaines vieilles connaissances, comme l'auteur, réalisateur et commissaire d'exposition Marc Bruckert et la plasticienne Antoinette Ohanessian. Ainsi que de nouveaux venus dans la troupe : la musicienne auteur Nelly Maurel et le performeur Diederik Peeters. En outre, la pièce a tout d’une comédie musicale puisque Pascale Murtin se saisit de sa fausse guitare Martin folk pour nous interpréter live quelques-uns de ses tubes futurs.

Enfin, les effets dramatiques ou dramaturgiques ne manquent pas, ni les rebondissements, ni les travestissements. François Hiffler ne pianote pas sur un instrument de musique mais sur un ordinateur portable qui déclenche chacun des actes ou tableaux qui composent l’œuvre par des mots ou des phrases clés défilant en scroll sur un panneau lumineux fixé aux cintres : « la navette aura du retard », « tout ce que nous disons vous le savez déjà », « condamner une porte », « déjà vu un cerisier », « Racine ». Une scène de tragédie classique, plus ou moins sue par cœur, conclut l’affaire. À la fin était le verbe.


> Grammaire étrangère, leçon 6 : révisions de Grand Magasin a été présenté du 28 novembre au 1er décembre au Centre Pompidou à Paris ; le 4 décembre à !POC! Alfortville dans le cadre du festival d'Automne à Paris