<i>Lost in Ballets russes</i> de Lara Barsacq Lost in Ballets russes de Lara Barsacq © Diego Andrès Moscoso

LEGS

L’ambition du tout jeune festival LEGS : présenter des formes « adossées à l’histoire de l’art et de la danse ». Hantés par des figures disparues ou oubliées, les chorégraphes programmés s’emparent de la mémoire, des archives et de l’histoire pour les éclairer à la lumière de leurs écritures singulières. 

Par Marie Pons publié le 15 mai 2018

Parfois, tout part d’un poster accroché sur le mur d’une cuisine. Chez Lara Barsacq, c’est la reproduction d’une affiche des Ballets russes, figurant la danseuse Ida Rubinstein en pleine envolée, cheveux lâchés, robe flottante et jambes nues, libre. À partir de cette image d’enfance, la chorégraphe entreprend de nous partager un récit qui révèle les façons dont la danse est intriquée à son histoire familiale. En jouant avec les codes de la performance, parlant à la première personne et dévoilant peu à peu une richesse scénographique, la danseuse inscrit son propre corps dans le flux d’une histoire tissée de petits et grands évènements.

Lost in Ballets russes procède par bonds entre passé et présent, naviguant entre les couches de l’histoire, des années 1970 de l’enfance à la Seconde Guerre mondiale, en passant par l’œuvre de son arrière-grand-oncle, le peintre Léon Bakst qui a peint et fabriqué de nombreux décors, accessoires et costumes pour les Ballets russes au début du XXe  siècle. Rien d’appesanti ou de solennel ici, on ne sent pas sur les épaules de Lara Barsacq le poids d’un héritage. Dans sa façon d’être en scène, pas de délicatesse précautionneuse à manier l’archive et le souvenir : l’Histoire, de toute façon, est brutale. Alors elle fourre et extrait d’un sac de sport jaune fluo les reliques centenaires et nous montre les tissus moirés, peints, les diadèmes scintillants fabriqués par son aïeul. « Ils étaient au fond d’un vieux placard de tout façon.» D’un même élan, plus tard elle adresse un kaddish, une prière aux disparus via une danse filmée dans la rue et partagée sur écran vidéo.

Eclairés en bleu, rouge ou vert forts, les tableaux savamment construit qui composent Lost in Ballets russes construisent une pièce comme le ferait la mémoire : en agençant, organiquement et en mouvement, couleurs, textures, mots, présences fantomatiques et réelles. Et avec les bougies qu’elle brûle ou les paillettes dont elle se revêt, Lara Barsacq allume tout au long de la pièce de petits rituels qui brûlent comme des feux colorés.

 

Feu noir

Il y a d’abord le noir qui enveloppe, qui fait disparaître et crache des morceaux de corps gisants. Depuis les épais pendrillons qui tombent des trois côtés de la scène trois corps anonymes, masqués, monstrueux, primitifs et masculins affleurent. Le plateau devient terrain de leurs accrochages et de leurs agrippements, d'un combat féroce qui avance de jeux cruels en jeux cruels. Et lorsque ces corps se cachent dans une haute boîte en toile blanche, disposée à cour, ils déroulent un défilé cinématographique d’ombres chinoises phagocytées, emboîtées, accouplées ou écrasées les uns après les autres.

L’inconfort qui sourd des Inconsolés d’Alain Buffard – ici remontée sous l’œil de Matthieu Doze et Fanny de Chaillé – irrigue un chemin noir, tracé aux confins du brouillage des codes de la sexualité, de la perversion et de la violence. Peu vue à sa création, la pièce avance par affolements, pics d’intensité et images fortes qui entrent en collision dans notre imaginaire sans que la lecture nous en soit jamais facilitée. Tout se voile et se dévoile : l’intime sans cesse menacé par le déchirement, une tendresse esquissée, possible bientôt anéantie par une fureur soudaine. Dès les premiers mots prononcés par une voix germanique et évoquant la mort d’un enfant, on glisse résolument dans le territoire du  trouble qui ne se dissous que dans une finale image mortifère. Ces corps là sont furieux, désorganisés, livrés tout entiers à une cohorte de désirs pressants, retentissants. En cela ils travaillent en plein ce qu’Alain Buffard a sondé avec une infinie délicatesse, la complexité de ce qui tisse la toile de l’intime entre effroi, radicalité et auscultation des pièges des codes sociaux.

À la sortie, la salle - silencieuse et groggy - s’interroge, de quand date cette pièce déjà au juste ? Peu importe à vrai dire. L’œuvre d’Alain Buffard ravive ici une mémoire qui brûle d’un feu noir, intact. Quelque chose à la beauté difficilement dicible et implacable.

 

> Le Festival LEGS a eu lieu du 17 au 28 avril à Charleroi Danse