<i>Balabala</i> de Eko Supriyanto Balabala de Eko Supriyanto © Witjak Widhi Cahya
Critiques Danse festival

Eko Supriyanto

Eko Supriyanto présente au Festival de Marseille son dernier solo, Salt, évoquant la destruction qui menace la barrière de corail, ainsi que Balabala, interprétée par cinq jeunes danseuses de Jailolo en Indonésie. Dans ces deux pièces, la tradition devient le vocabulaire de l’expression contemporaine, politique et cosmopolite du chorégraphe. 

Par Marie Reverdy publié le 22 juin 2018

La petite baie de Jailolo, au nord-ouest de l’île d’Halmahera, est un lieu cher à Eko Supriyanto. Pour le chorégraphe, « la danse est un voyage » culturel, géographique, onirique. En 2016, il crée Cry Jailolo, une pièce chorégraphique qui mettait en scène les danses traditionnelles des Moluques interprétées par un chœur d’hommes résidents de la baie. Entre plongée sous-marine et danse traditionnelle, la pièce évoquait l’urgence de la sauvegarde des récifs coralliens. Le Festival de Marseille propose de mettre les deux déclinaisons de Cry Jailolo, Salt et Balabala en écho, chacune correspondante à une des facettes de la personnalité artistique d’Eko Supriyanto. Si, avec Salt, l’artiste nous livre la puissance de son corps d’interprète, il nous offre, avec Balabala, son œil de chorégraphe. Avec Salt, ce sont les influences des danses traditionnelles Magelang (Java Centre) qui sculptent les mouvements de son corps, tandis qu’avec Balabala, c’est sa pratique du Pencak Silat (un art martial indonésien) qui inspire l’écriture chorégraphique. 

 

Salt de Eko Supriyanto. p. Witjak Widhi Cahya

 

Salt

Salt fait hommage aux différentes cultures maritimes qui composent l’archipel indonésien : mers de Java, de Célèbes, de Banda, de Timor, de Chine méridionale, composant la frontière entre l’Océan Indien et l’Océan Pacifique nord. Une plage de plastique aveuglante laisse entrevoir en fond de scène, la naissance nue et très humaine, des mythes. Un son grinçant traverse la salle, de cours à jardin, dans le ciel des cintres. À la lenteur d’un corps immergé dans l’obscurité des abysses, succède la figure de la divinité marine. Elle a quelques affinités avec celles qui peuplent notre Méditerranée, Poséïdon et son fils Cyclope, vaguement magiques, protectrices des fonds marins, terrifiantes et cruelles pour le rusée Ulysse. Salt, ses références indonésiennes et ses figures marines tutélaires évoquent un univers familier : à l’écologie des coraux répond l’écologie des cultures. Une robe blanche couleur de sel, d’écume, ou de plastique mettant en péril la barrière de corail, habille le corps mythique du danseur et redouble l’étrangeté de ses mouvements hypnotiques. Le fond marin du plateau est jonché de sel et de bouts de papier vaguement plastique capables de modifier irrémédiablement l’ADN magique du divin. Le danseur se penche vers le sol, ramasse une poignée qu’il porte à sa bouche et mâche lentement, le corps tendu face public, avant de la recracher. Son visage laisse entrevoir la naissance, menaçante, de la vengeance, à l’instar des Erinyes nées du subtil mariage de l’écume et de la colère du ciel Ouranos. L’interprète quitte le plateau, laissant flotter dans les rayons de lumière qui survolent la salle cette poudre blanche, magnésie des danseurs, sel de Salt, comme un jour de neige. La dernière séquence dévoile le bas du corps et explore au rythme des pas la trace, la construction saline de l’espace, les dessins laissés dans le sable, laissant rêveur quant à la découverte, en 2017 dans les fonds marins d’Indonésie, d’une espèce de « poisson à jambe » encore sans nom…

La salle est plongée dans un noir abyssal, avant qu’une marée d’applaudissement ne retentisse, le temps de nous rappeler que la mer de nos ancêtres grecs était perçue comme le liquide amniotique du temps, et que si nous devions connaître le néant, il commencerait probablement par la mort des coraux.

  

Balabala

Pour Eko Supriyanto, « partout en Indonésie de l’Est, le rôle des femmes dans la société est souvent contraint par des structures patriarcales et, bien qu’elle soit peu discutée, la violence domestique est un problème répandu. » Faisant suite à Cry Jailolo, composé d’un chœur d’hommes, il décide ici de donner voix, et corps, aux femmes de Jailolo. Inspirée du Cakelel (danse de combat) et du Soya-Soya (danse de cour du sultanat de Ternate au sud de Jailolo) toutes deux réservées aux hommes, la chorégraphie d’Eko Supriyanto souhaite offrir à ces jeunes femmes le moyen de s’approprier « l’art de préparer la guerre dans leur propre corps ». La rigueur dans l’alliance de la danse et du combat n’est pas étrangère au chorégraphe. Le Pencak Silat qu’il pratique depuis son plus jeune âge s’accompagne d’une musique traditionnelle, et sa forme dansée repose sur l'interdiction de pratiquer les arts martiaux, imposée par les autorités coloniales hollandaises du XIXe siècle. Chez Eko Supriyanto, danse rime avec résistance…

Balabala de Eko Supriyanto. p. Witjak Widhi Cahya

 

Le corps solidement campé des interprètes contraste avec leur jeune âge et la douceur de leur visage. Pourtant toujours concentrées, aux aguets, leur présence nous frappe de leur sérénité. Le rythme répétitif comme par devers soi est déterminé et semble faire croître le courage. Conformément à l’adage, il s’agit de préparer la guerre pour imposer la paix. La chorégraphie se construit en chœur, en marge, en contrepoint, brisant les lignes attendues de l’espace nu du plateau jusqu’à l’émerveillement de la naissance du langage : la parole advient, dès lors, comme une victoire. La pièce n’est pas surtitrée, nous ne comprenons pas leur langue mais qu’importe, l’acte de parler est déjà un signe fort d’émancipation.

La pièce aurait pu être documentaire. La forme chorale qui s’installe parfois laisse entrevoir la singularité des danseuses, leur regard face public nous dit « je ne joue pas un rôle », leur corps est un bout de l’histoire de Jailolo autant que la forme d’un avenir espéré pour les femmes de l’Est Indonésien.

 

> Eko Supriyanto, Salt et Balabala ont été présentées du 15 au 17 juin à La Friche la Belle de Mai, dans le cadre du Festival de Marseille