outside view of the Firehouse, Fort Mason Center for Arts & Culture outside view of the Firehouse, Fort Mason Center for Arts & Culture © Ars Citizen/ Evelyne Jouanno
Critiques arts visuels

Le ravissement de S. C.

Au cœur d'un site magnifique surplombant le Pacifique, Évelyne Jouanno a conçu l'exposition Missing tel un voyage. Le parcours rend compte du travail de Sophie Calle, une artiste globe-trotteur qui a fait de sa vie une œuvre d'art. Un ravissement, au sens durassien.

Par Chrystelle Desbordes publié le 25 juil. 2017

 

 

L'invitation au voyage d’Évelyne Jouanno (fondatrice d'Ars Citizen1), via quatre ensembles d'œuvres de Sophie Calle (2007-2011), pourrait s'écrire comme un projet de livre, en quelques chapitres, volontairement incomplets. Une manière de revenir sur les récits autobiographiques de l'artiste marqués par la double obsession de la rencontre et de l'absence, sur une pratique artistique intimement liée à l'écriture – moteur et producteur d'images spéculaires, de traces mnésiques qui ne cessent de révéler le manque et le désir de le dépasser.

 

Prologue : Les premières images, Bolinas (1978)

En 1978, au cours d'un long périple durant lequel elle parcourt le monde, Sophie Calle (née en 1953) séjourne dans la maison d'une photographe à Bolinas, au nord de San Francisco. « Sans vocation », elle y prend les clichés de tombes sur lesquelles sont gravés les mots « Father », « Mother », « Son ». Elle a alors l'impression de faire « quelque chose qui pourrait plaire » à son père, grand collectionneur d'art contemporain.

De l'eau a coulé sous les ponts depuis : Les « filatures » (dès 1978), Les Dormeurs (1980), Les Anges (1984), Fantômes (1989), No Sex Last Night (1992-1996), Chambre avec vue (2002), Douleur exquise (2003)…

 

Victoria Clay Mendoza, still from “Untitled" (Sans Titre), Documentary film, Folamour Poductions © Folamour – 2012

 

Chapitre 1 – Prenez-soin de vous, Venise (2007) / Galerie 308, Fort Mason (2017)

« J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre. C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par les mots : Prenez soin de vous. J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à 107 femmes (…) choisies pour leur métier, leur talent, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel. (…) Comprendre pour moi. Parler à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. À mon rythme. Prendre soin de moi. »

Sophie Calle
, Take care of yourself. Laurie Anderson (detail), 2007, Video 
© Sophie Calle / ADAGP, Paris & ARS, New York, 2017 Courtesy Perrotin Gallery, Paula Cooper Gallery and Fraenkel Gallery 

Les objets produits à la suite de ce mail – vidéos de performances, photographies, correspondances, affiches, etc. – composent une impressionnante installation dans la galerie 308 de Fort Mason, dix ans après qu'elle ait été créée pour le Pavillon français de la Biennale de Venise. La lettre de rupture y demeure l'espace d'un rituel sacrificiel où se lie perte et catharsis. La rupture s'y consomme, s'y consume dans les paroles et les gestes de femmes « choisies pour leur métier, leur talent... ». La rupture se retourne, s'abandonne ad vitam eternam, s'abîme.

De l'autre côté de la large baie vitrée bordée de palmiers, à l'intérieur de la grande salle, la première lettre en réponse à Sophie : celle de sa mère (« Après 25 ans de mariage, tu comprendras que... ») – celle d'une expérience personnelle à partager, à user jusqu'à la corde.

 

Chapitre 2 – Rachel, Monique, Paris (2010) / Chapelle de Fort Mason (2017)

Rachel, Monique renvoie à des prénoms portés successivement par la mère de l'artiste, disparue en 2006. L'installation, pour une part mise en scène au Palais de Tokyo en 2010, rend hommage à la défunte. Dans le chœur de la petite chapelle de Fort Mason est projeté un film (également présenté à Venise en 2007). Les images, immobiles, jusqu'au dernier souffle de « Rachel Monique », montrent le corps étendu sur son lit de mort, saisi par une lente agonie, muette. Tout autour, des objets témoignent de cette vie et de son effacement : de la photographie de l'être « qui a été » jusqu'aux clichés de la pierre tombale « Mother », en passant par des formes symboliques de deuil, tel ce léger rideau brodé de papillons accroché devant un vitrail à une girafe naturalisée qui « sort » de l'un des murs – (ré)incarnation fantasmée d'une existence singulière. Une vie à nos yeux à jamais secrète, mais dont la disparition nous atteint.

 

Sophie Calle, Rachel Monique, 2007 © Fort Mason Center for Arts & Culture/JKA Photography

 

Chapitre 3 – La dernière image, Istanbul (2010) ; Voir la mer, Istanbul (2011) / Firehouse, Fort Mason (2017)

Depuis la chapelle, point culminant du site de Fort Mason, le spectateur descend un chemin qui le conduit vers la dernière étape de ce voyage sensible.

Au sein de l'ancienne « Firehouse » dominant l'océan, il découvre textes et photographies réalisés grâce à des récits livrés à Sophie Calle par des personnes devenues subitement aveugles. Chacune raconte, avec plus ou moins de détails, sa « dernière image ». Une autre perte radicale, une autre histoire de manque insurmontable, et qui se tient précisément « à vue » du Fort d'Alcatraz où sourdent les destins tragiques d'hommes, hier privés de liberté.

Sophie Calle, The Last Image. Blind with sunrise, 2010 © Ars Citizen/ Évelyne Jouanno

Enfin, des habitants pauvres d'Istanbul sont filmés en train de voir la mer pour la première fois – autant de regards profondément tristes, presque mélancoliques, bien plus qu'émerveillés. Derrière les fenêtres du modeste bâtiment, le Pacifique étend son immensité d'une rive à l'autre.

 

Sophie Calle, Voir la mer. 738 Woman, 2011
. p. Margherita Borsano 
© Sophie Calle / Adagp, Paris, 2017, Courtesy Paula Cooper Gallery, Galerie Perrotin and Fraenkel Gallery

 

Épilogue, Bolinas, 2017

Suite fictionnelle, juste retour aux sources, déroulement du fil narratif qui tisse la vie et l'œuvre de Sophie Calle, la copie d'un contrat atteste d'une acquisition récente de l'artiste : l'emplacement pour sa propre tombe au cimetière de Bolinas. Un texte accroché là-haut, dans la chapelle. Missing.

 

1. Ars Citizen (artscitizen.org) est une nouvelle organisation « non profit », fondée à San Francisco par la commissaire d'exposition française Évelyne Jouanno et co-dirigée par cette dernière, Jeanne Barral et Marie Martraire, œuvrant dans le champ étendu de la culture contemporaine. De nombreux événements, en lien avec l'exposition, sont organisés par Ars Citizen à San Francisco cet été, notamment « Sophie Calle, An Anthology », le 1er août (http://www.roxie.com/ai1ec_event/sophie-calle-anthology/)

 

> Sophie Calle, Missing, jusqu'au 20 août au Fort Mason Center for Arts & Culture, San Francisco