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Critiques arts visuels

Cosmopolis #1

En mettant des pratiques artistiques collaboratives à l'honneur et le débat au cœur de son dispositif, la nouvelle plateforme initiée par Kathryn Weir au Centre Pompidou démontre que l'art ne tourne plus autour de la production d'objets et d'artéfacts ni autour d'un seul acteur. 

Par Sylvie Arnaud publié le 16 nov. 2017

Le cosmopolitisme, érigé en maître mot de la première édition de la plateforme dessine un portrait de l'artiste engagé dans des processus d'échanges interculturels prolongés à l'infini par les circulations de personnes, d'images et d'idées. L'artiste en collectif est voyageur, intercesseur et militant, dans un contexte d'accélération de mobilité, de migrations et de contacts culturels. Avec la conscience d'une révolution dans l'exécutif de l'art, Cosmopolis #1 inscrit la pratique artistique collaborative comme forme fondamentale et accomplie de l'art contemporain. Le processus créatif individuel de l’art tel qu'il est compris en Europe et aux États-Unis, davantage sujet depuis ces dernières décennies à des demandes émanant du marché de l’art et du capital spéculatif, y est remis en question. La plateforme démontre avec brio que si on bouge juste un peu le curseur, l'art ne tourne plus autour de la production d'objets et d'artéfacts ni autour d'un seul acteur.

Cosmopolis #1 tranche radicalement avec la nature des savoirs depuis le point de vue européen et étasunien. La plateforme travaille depuis une façon de faire de collectifs sur les plans sociaux, urbains, territoriaux (localisés), et transversaux, sur une  mise en commun de données, d'échanges et de discussions, avant d'être pensée en transposition, globalisation. Le vœu des collectifs citoyens pourrait être celui-ci : être soi même dans l'espace / temps, avec engagement et conscience, dans une compréhension de problématiques sociétales incluant de fait des passifs de dominations et les dépassant.

C'est aussi pourquoi le geste performatif vocal et sonore, tel que la musique, sont mis à l'honneur. Ils sont définis comme des héritages de savoirs, dans la programmation faite en collaboration avec l'artiste Kemi Bassene du collectif Moorish Elements (Musique comme savoir : Collectivité, transmission et improvisation). Les formes musicales du siècle dernier, jazz, blues, soul, samba, tango, bossa nova, hip-hop, techno, house... ont pour base la musique classique africaine. Selon Kemi Bassene, il existe une conscience renouvelée du savoir, encodée dans ces formes musicales propres, et un besoin de le comprendre à travers l'écoute de la musique elle-même (sans passer par une retranscription académique). Certains aspects de la recherche musicale et artistique africaine et de ses diasporas, sont proposés sur cette plateforme.

Il existe une autre manière d'interroger les mémoires, hors du vocabulaire de l'archive et de la trace écrite, de considérer un discours qui va produire la rencontre et le redéploiement. Il existe aussi un autre rapport au paysage, au ressenti, d'autres réalités spatiales et philosophiques. Invisible Borders, collectif de photographes, de vidéastes et d’écrivains fondé en 2009 au Nigéria, le définit très bien. C'est dans le déplacement qu'il prend son empreinte, révèle sa définition artistique, expérimentale et spatiale : le road trip éphémère et intemporel indique une volonté de perturber l'image fixe d’un territoire, de revenir aux processus antérieurs de perception, de rencontre et d'imagination. Par le seul biais de l'expérience du voyage, le collectif développe des investigations liées à l'accidentel, à l'imprévisible. Invisible Borders déplace le regard sur la nature évolutive du processus : c'est l'expérience du voyage, du corps en déplacement sur la route qui représente le travail artistique d'un niveau tout aussi important que celui qui résultera du voyage. Le processus non figé représente l'œuvre. Pour Cosmopolis #1, Invisible Borders présente l'expérience de trois road trips entrepris de 2012 à 2016 avec des textes et des supports visuels, films et photos.

Invisible Borders

D'une part et d'autre des continents les thématiques artistiques des collectifs invités secouent des points de vues et des idéologies bien figés. Elles se répondent et s'interpénètrent, elles sont enracinées dans un local mais se mettent en dialogue à l'international, elles s'emboîtent, se chevauchent, réduisent les frontières, en témoigne la restitution du collectif Iconoclasistas. À qui appartient la terre?. La cartographie s’y assume comme instrument politique. Ce collectif argentin, créé en 2006 à Buenos Aires, présente une carte du monde monumentale et une affiche à emporter sur la projection de Peters « inversée » – plus fidèle à la taille réelle des continents que la projection Mercator – et relate une étude approfondie des luttes en zones rurales menées par des groupes féminins, et de leur rôle actif dans la sécurité alimentaire. De même, le collectif Ruangrupa, né en 2000 à Jakarta à l'initiative de six artistes, se propose de concevoir dans l'espace de l'exposition un laboratoire artistique ou centre de ressources à partir de matériaux recyclés – « parasités » – de l'institution Pompidou. Ce travail insiste sur la constitution et le partage d'une grille de savoirs suivant des situations sociales informelles.

Cosmopolis #1 s'est aussi engagé en partenariat avec les Ateliers Médicis en faveur d'artistes en résidence à Clichy-Montfermeil comme Arquitectura Expandida. Ce collectif né en 2010 à Bogotà travaille lui-même en collaboration avec le réseau associatif de Clichy-sous-Bois pour un projet dans l'espace public à la cité du Chêne Pointu. Par le biais de vidéos, le groupe d’artistes relate avec moult détails le contexte des communautés informelles en Colombie par opposition avec celui de l'association à la française et combien il fut ardu de s'inscrire physiquement dans l'espace public, même avec un projet viable : des constructions de jeux pour enfants (mobiliers partagés). La « stratégie de provocation créative » pour une négociation urbaine mise en place par le collectif fut difficilement audible pour les acteurs institutionnels, souvent frileux ou désincarnés, mais a finalement été entendue et comprise... à force de négociations.

Ces formes d’organisations artistiques développent d’abord leur propre écosystème en termes de moyens, de temporalités et de mode de production en répondant à un niveau local à des vides institutionnels, à l'inexistence d'espaces muséaux ainsi qu’aux questionnements de groupes d'individus au cœur d’un tissu social à travers toutes formes d'esthétiques. Puis elles agissent pour la création de formes de vie et de réflexions nouvelles, en proposant des perspectives fortes face aux préoccupations sociétales à l'échelle globale, c'est en ce sens qu'elles sont révolutionnaires.

 

 

> Cosmopolis #1 : Collective intelligence, jusqu’au 18 Décembre au Centre Pompidou, Paris