<i>La Caresse du Coma ft. ANGE 92Kcal</i> de Anne-Lise Le Gac, Festival Parallèle La Caresse du Coma ft. ANGE 92Kcal de Anne-Lise Le Gac, Festival Parallèle © Olivier Sarrazin
Critiques Danse Théâtre festival

Parallèle

Au festival Parallèle à Marseille, la jeune création affiche sa vivacité tout en revendiquant le retrait de l’interprète. Parfois jusqu’à l’effacement. 

Par Claire Astier publié le 14 févr. 2018

La 8e édition du festival Parallèle, destiné aux metteurs en scène et chorégraphes de la relève, a sans doute commencé lorsqu’une esquisse de conversation s’est invitée parmi les spectateurs de Place d’Adina Secretan, que des rires, entendus ou contrits, et des soufflements agacés se sont répandus dans les gradins du Théâtre des Bernardines. Sur une scène instable recouverte de carreaux vernissés, les tentatives exploratrices des quatre interprètes devenues malhabiles, hésitantes, résonnent. Elles marchent sur des œufs, sur des morts, sur un temps mort : celui d'une dent creuse de la ville, vidée de ses habitants, en attente d'un projet de rénovation urbaine quelconque. La bande, pensive, s'installe pour ne plus bouger. Sur le fond de scène un texte défile en lettres capitales, qui « nous » est adressé par la metteure en scène. « Théâtreuse », telle qu’elle se décrit, libre mais pas sans son kit d'adaptateurs, sociable mais pas sans sa dose d’alcool léger et festif, de gauche mais pas sans un capital symbolique la mettant à l'abri du besoin, Adina Secretan se pense comme un « nous ». Un « nous » qui participe à la gentrification des métropoles européennes et qui en bénéficie. Replié sur son propre ressassement, ce propos instaure une critique confortable nourrie de paradoxes conciliables dans l'intimité de l'auteur et l'entre-soi de la salle. Il semble pourtant nécessaire d'ériger ces paradoxes en contradictions afin d'aborder avec radicalité le vide laissé par une institution théâtrale qui définit elle-même les franges de sa remise en question. Sur scène, les corps mutiques et immobiles semblent vouloir déserter le plateau.

 

 

Effacement

Comme Adina Secretan, Edurne Rubio dans Light Years Away, Silke Huysmans et Hannes Dereere dans Mining Stories, font le choix de ne plus parler ici, ni depuis ici, mais disparaissent derrière des dispositifs multimédias qui relaient et objectivent en partie leurs propos. Le présent en train de se dire s’efface au profit d'un dispositif technique supposé neutre. Tout a déjà été dit, fait, ailleurs, et le plateau n'en relaie que les traces et témoignages, telle une chambre d'échos, une grotte dont il n'est plus acceptable que les ombres ou rythmes puissent faire illusion, fiction. Au loin, le peuple brésilien du village de Bento Rodrigues, enseveli sous une coulée de boue, lutte contre l'entreprise Samarco dont la négligence a conduit à cette catastrophe humaine et écologique en 2015. Monteuse muette, Silke Huysmans, projette des vidéos étayant différents points de vue sur l’événement. Tout aussi discrète, Edurne Rubio dans Light Years Away se mue en guide quasi absente de la fabuleuse grotte d'Ojo Guareña en Espagne, dont les images constituent à elles seules la pièce. Dans une salle plongée dans le noir, résonne alors la voix enregistrée de son père, l'un des découvreurs de la grotte dans les années 1960. « Dans la grotte, on parlait de choses dont on ne parlait pas dans la rue, on parlait de choses qu'on n'apprenait pas à l'école ». Tandis que la dictature franquiste musèle l'imagination, rendant le réel à sa portion congrue, la grotte devient le lieu des projections intimes et d'une construction de soi, sans contrôle.

 

 

Actes de présence et prises de risque

Dans La Caresse du Coma ft. ANGE 92Kcal, une autre grotte s'élabore sur le plateau, peuplée de personnages dont Mit En Or, Chien 14, Vierge Liquide, avatars des personnages qui prêtent à Anne-Lise Le Gac quelques-unes de leurs idées. Comme Oona Doherty dans Hope Hunt & The Ascension Into Lazarus ou Louis Vanhaverbeke avec son Multiverse, Anne-Lise Le Gac habite sa grotte en y traduisant ce qui la concerne dans un langage physique, bricolé, vivant. Sa présence s'invente sur le plateau et chaque geste nouveau semble en équilibre délicat sur la croyance en un fragile pacte : les invités joueront-ils le jeu ? Comme au curling et n'en déplaise aux cyniques, des efforts solitaires sont mobilisés pour accueillir, quoiqu'il arrive, la trajectoire qui vient. L'auteure mise et parie. Elle révèle ainsi que dire quelque chose est avant tout une affaire d'attitudes et de style, c'est-à-dire un acte de présence et une prise de risque. Pendant ce temps, au MUCEM, les pom-pom girls de Maud Blandel (Touch Down – Time-out) sourient inlassablement aux visiteurs, les suivent du regard et maintiennent leurs postures, parfaites petites poupées. Destinées à combler les temps morts, les suites de mouvements des cheerleaders sur le Sacre du Printemps s'accommodent de leurs fonctions décoratives et ne surgissent que lorsque l'attention se porte sur elles. Alors, imperturbables, elles dansent.

Si désormais ça s'invente ailleurs, le plateau n'en demeure pas pour autant un temps mort. Il révèle les échafaudages, les murs aveugles, les grottes éventrées et les galeries encore à creuser.

 

> Le festival Parallèle a eu lieu du 26 janvier au 3 février à Marseille