Loris Cecchini, <i>Waterbones (Sensitive Chaos)</i> Loris Cecchini, Waterbones (Sensitive Chaos) © courtesy Galleria Continua. p. Oak Taylor Smith
Critiques arts visuels

Confidences de galeries

Au Centquatre, des sculptures monumentales se fondent dans le décor, subordonnées à l’attention que les hôtes voudront bien leur prêter. Continua Sphères ENSEMBLE, qui rassemble galeries et artistes internationaux, laisse libre cours à des conversations silencieuses et décomplexées avec les œuvres. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 25 sept. 2017

Ce n’est pas un hasard si la sculpture de Loris Cecchini (Waterbones (Sensitive Chaos)) fait la une de l’exposition Continua Sphères ENSEMBLE. Cet organisme en acier, courbe et poreux semble avoir été pétrifié alors qu’il enjambait la cour du Centquatre, laissant son ossature dévoiler ses noyaux atomiques et ses liaisons. Une allégorie toute trouvée pour le projet qui aspire à nouer les différents secteurs, public, privé et associatif, des mondes l’art. Ce, en dépit des divergences de doctrines économiques, comme le souligne José-Manuel Gonçalvès, directeur du centre d’art. Voilà dix ans que la Galleria Continua œuvre dans le sens d’une collaboration avec ses homologues internationaux, débarrassée du cadre concurrentiel des foires. Ce dialogue prend la forme de grandes expositions hors les murs des galeries, permises par la mutualisation des moyens et des œuvres. Il entend rompre au passage le stéréotype de la boutique de luxe pour clients fortunés qui colle aux galeries et valoriser leur rôle d’intermédiaire entre le temps de la création et celui de la réception. Pour preuve, le choix du Centquatre pour dérouler cette édition anniversaire. L’établissement public de coopération culturelle, ouvert en 2008 dans les locaux d’anciennes pompes funèbres, s’est fondu dans le décor et la vie d’un quartier mésestimé du 19e arrondissement de Paris, entre les voies ferrées de la gare de l’Est et la cité Curial-Cambrai.

Kader Attia, Le grand miroir du monde, courtesy de l'artiste et de la Galleria Continua ; Iván Argote,The Other, Me and the Others, courtesy de l'artiste et de la galerie Perrotin. p. Oak Taylor Smith

Sous la verrière de la grande halle, l’immense parterre de verre brisé signé Kader Attia (Le grand miroir du monde), de la Galleria Continua, et la grande passerelle à bascule d’Iván Argote (The Other, Me and the Others) représenté par la galerie Perrotin, ne semblent pas perturber les activités spontanées des « habitués » des lieux : apprentis b-girls et circassiens, enfants du coin, chineurs de fripes ou encore artistes en résidence. Le stand de vêtements et de fruits et légumes en carrelage d’époque soviétique de Zhanna Kadryrova se fond dans le décor de la cour de l’horloge. On se frotte les yeux une première fois : c’est bien une sculpture, pas une marchandise à vendre au kilo.

Zhanna Kadryrova, Market, courtesy Galleria Continua. p. Oak Taylor Smith

 

White cube et black box

Le reste des œuvres des quelques 40 artistes représentés par une vingtaine de galeries et fondations différentes, s’installe à l’ombre des salles qui bordent la halle. La première s’ouvre comme un écrin à la blancheur, griffé par les bandes de Daniel Buren. Un spécimen des Cretto d’Alberto Burri craquelle l’immaculé tandis qu’un des Tagli de Lucio Fontana y ouvre une béance et qu’un monochrome d’Enrico Castellani piqué au verso par des clous y insuffle un trouble constant et délicat. On peut y reconnaître des travaux emblématiques de l’Art informel, du spatialisme et du minimalisme, mais on s’y laisse surtout bercer par une harmonie visuelle, sensitive. L’ensemble de l’exposition se structure d’ailleurs autour de correspondances formelles. Les différents espaces – ou sphères – trouvent leurs cohérences dans les relations esthétiques que tissent les œuvres entre elles, chacune réservant ses secrets politiques ou philosophiques pour une conversation inopinée avec un spectateur.

 Aurélie Ferruel & Florentine Guédon, SISI LA FAMILLE. p. Oak Taylor Smith

De l’autre côté de la halle, une salle noire abrite des sculptures plus organiques et/ou à la symbolique mystique. Un amas d’énormes viscères en albâtre translucide, percés par des instruments chirurgicaux, incarne l’élément minéral d’une composition Zen (Zen Garden de Chen Zhen). Derrière un rideau, une armoire en bois véritable préserve des échantillons de troncs, comme autant de moignons, désormais en paix (-009-, 2011-2012 de Berlinde De Bruyckere). Et puis, le bâton devient socle pour une collection bariolée de coiffes rituelles en tissus, fourrures et ustensiles de cuisine (SISI LA FAMILLE d’Aurélie Ferruel & Florentine Guédon). Enfin, du chêne brûlé donne corps à des passagers en éternelle dérive (Transfert de Jems Koko Bi).

 

Miroir, miroir

Le miroir est également un matériau conducteur dans l’exposition : en tant que passage, seuil voire mue chez Philippe Ramette qui, avec La Traversée du miroir (image arrêtée), joue le Passe-muraille, fige et aménage le temps du « fantastique » ; en tant que renversement et péril potentiel chez Michelangelo Pistoletto. Celui qui avait brisé une vingtaine de miroirs lors d’une performance au Centquatre en 2010 convertit avec L’Altalena (The Swing) une grande glace en balançoire avec tout l’effet hypnotique que cela suppose chez le spectateur. Cette Vanité contemporaine suscite une fascination qui oscille entre un narcissisme ludique et une appréhension de voir le reflet se pulvériser en même temps que le miroir. Une autre allégorie toute trouvée, celle-ci, pour refléter l’âge proclamé de la « transparence ».

 

 

> Continua Sphères ENSEMBLE, jusqu’au 19 novembre au Centquatre, Paris