Eduardo Kac, <i>Télescope intérieur</i> Eduardo Kac, Télescope intérieur © p. D. R.
Critiques arts visuels sciences

Spatio-nombrilisme

Faut-il se tourner vers l’espace pour déterrer les ferveurs utopiques ? Le festival Sidération, organisé par l’Observatoire de l’Espace du Cnes, prend les paris sous la bannière « L’Espace, lieu d’utopies ». De projections en détours, l’exposition Habiter l’espace, remet les pieds sur Terre. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 25 mars 2017

En cette période de cirque électoral sidérant, l’annonce de la découverte d’une exoplanète « habitable », il y a quelques mois, pourrait donner envie de s’expatrier dans l’espace. Du moins de prendre de la hauteur. Pour Gérard Azoulay, directeur artistique du festival Sidération, l’intérêt du voyage proposé par l'exposition Habiter l’espace n’est pas de se projeter dans une existence science-fictionnelle mais bien d’appréhender les potentiels de l’ici et maintenant.

 

Romain Stein, Lever de Terre. p. Romain Stein 

 

Dans le ventre du Cnes, l’exposition se découpe en zones d’ « expérimentation » et son parcours dessine le plan d’une navette spatiale : un long couloir dessert la pièce principale, sorte d’habitacle central, puis une succession de cabinets comme autant de cellules individuelles. Pas question de grande histoire, de dates mythifiées ou de grand pas pour l’humanité ; seulement l’intrication de récits individuels face à une immensité que l’on ne peut saisir que conceptuellement. Les époques, les fantasmes suscités par l’imaginaire spatial et les problématiques politiques qui s’y greffent se télescopent. Visite de l’exposition, une pièce après l’autre.

D’abord, une lithographie de Gaetano Dura datant de 1838 – période du socialisme utopique – imagine la colonisation de la Lune. Dans ce chaos de roches et de végétation, les activités ne changent pas : les hommes en exploitent les ressources, il y a les maîtres et les travailleurs. Près de deux siècles plus tard, un dispositif de réalité virtuelle permet à Romain Stein de transposer sa « chambre d’étudiant » au cœur de ce satellite naturel, et d’y évoluer. Il n’y alors plus d’autres présence que celle du visiteur, renvoyé à l’étrangeté de l’apesanteur et à l’indifférence du désert lunaire.

 

Cristina de Middel, série The Afronauts. p. Cnes / Perrine Gamot 

 

Le peintre congolais Monsengo Shula, lui, refuse de reproduire les hiérarchies qui régissent l’ordre international. Il préfère les faire basculer par le biais d’une écriture africaine de la conquête spatiale. Dans son Roi Satellite, la navette spatiale a les traits d’une statuette Kongo et les combinaisons des cosmonautes se parent de motifs colorés et traditionnels. En face, Cristina de Middel documente un programme spatial zambien mis en place après l’indépendance du pays en 1964. Ses photographies conservent la mémoire de ce projet avorté à travers les portraits des jeunes « afronauts », prêts à mettre le pied sur la Lune, mais que le désengagement du gouvernement plantera à Terre.

De l’autre côté de l’Atlantique, à la fin des années 1960, la NASA rêve déjà de l’aménagement intérieur de sa première station spatiale. Les prototypes du graphiste industriel et publicitaire Raymond Loewy – à qui l’on doit le logo de Shell et les designs de Lucky Strike et Coca-Cola – laissent présager un cadre de vie spatial lisse et fonctionnel. Un modèle hygiéniste élaboré en pleine Guerre froide, contrebalancé par le module brut d’André Robillard, composé de déchets, l’envers du « progrès » tant vanté par les grandes puissances économiques et militaires.

 

Bertrand Dezoteux, En attendant Mars. p. D. R.

 

Ces horizons artistiques ouverts par l’exploration spatiale catalysent les enjeux des sociétés humaines. Dans le compartiment « Expérimentation 5 », le plasticien et vidéaste Bertrand Dezoteux s’attache davantage aux comportements des individus en situation de confinement qu’à la conquête extraterrestre. Sa vidéo, En attendant Mars, rejoue l’expérience d’un programme européen de simulation d’un voyage sur Mars (Mars500). Trois cosmonautes russes, un Français, un Italien et un Chinois ont été enfermés pendant 520 jours dans une structure de bois entre 2010 et 2011. Dans le film, monté à partir des images d’archives, ils deviennent des marionnettes muettes au physique décadent. Les logiciels de réalité virtuelle censés permettre aux cobayes de s’immerger dans les rues d’une ville et des jardins publics artificiels, les images d’Épinal d’un lac, d’une biche ou d’une mère allaitant, trompent difficilement l’ennui, l’immobilisme et l’absurde. L’espace-temps concret de la simulation devient un univers à l’esthétique rugueuse et renvoie à la réalité du bricolage plutôt qu’aux paradis mobiliers high-tech développés par Rémi Tamburini dans Karma. Là, le rêve de liberté qu’autorise l’idée d’immensité, d’apesanteur et de virginité s’échoue inévitablement sur les murs de cette boîte en bois. L’espace avec un grand E reste non seulement inaccessible mais suppose une existence radicalement entravée. 

 

Eduardo Kac, Télescope intérieur. p. Cnes / Parrine Gamot

 

Les territoires mentaux se révèlent beaucoup plus foisonnants et prolifiques, à l’image des « machines interplanétaires » exposées officieusement en 1927 à Moscou par l'Association des inventeurs inventistes, bien avant les débuts de la conquête spatiale. Au Cnes, une vidéo réalisée à partir de diapositives d’archives dévoile un cabinet saturé de maquettes en carton-pâte, de coupures de presse et autres documents obscurs. Ce condensé poussiéreux de connaissances et d’aspirations trouve sa réalisation contemporaine à l’autre bout de l’habitacle central où trône la pièce maîtresse et inédite de l’exposition. Télescope intérieur, conçu par Eduardo Kac, est la première performance réalisée dans l’espace à bord de la Station spatiale internationale, le 18 février dernier. Selon le protocole de l’artiste, le spationaute Thomas Pesquet a découpé, en apesanteur,  une feuille de papier ordinaire en forme de M, traversée en son centre par une autre feuille roulée. Ici, le sacrosaint « progrès » est au service de la « poésie spatiale » défendue par l’artiste : un module du plus simple appareil aux allures de papillon qui compose le mot « moi ». Sur les images, ce « télescope » dérive à l’intérieur du vaisseau, flotte parfois naïvement devant le panorama de la Terre vue de l’espace. L’artiste déplace l’attention du spectaculaire vers le dérisoire et la fragilité de l’individu. On peut bien s’affranchir de notre environnement naturel, pousser des cris de victoire sur les lois de la gravité, ajouter nos lumières satellites à celles des étoiles, ce « moi » encombrant continue inlassablement de nous narguer.

 

 Habiter l’espace, jusqu’au 26 mars dans le cadre du festival Sidération au Cnes, Paris.