<i>Robot, l’amour éternel</i> de Kaori Ito Robot, l’amour éternel de Kaori Ito © Grégory Batardon

Robot, l’amour éternel

Le dernier volet de la trilogie de Kaori Ito, Robot, l’amour éternel, ouvre les perspectives sur le devenir de l’humanité à l’heure de l’intelligence artificielle. Un phénomène qui interroge aussi la figure de l’artiste.

Par Alice Bourgeois publié le 11 avr. 2018

Avec cette nouvelle pièce, Kaori Ito, interprète de James Thierrée (Au revoir parapluie) et Aurélien Bory (Plexus), chorégraphe depuis 2008, poursuit le fil d’un cycle en manière de journal intime. Un premier opus, Je danse parce que je me méfie des mots, scellait les retrouvailles avec son père. Embrase-moi, interprété avec son compagnon, l’étonnant Théo Thouvet, ancien scientifique à la NASA devenu circassien et co-auteur, notamment, de la pièce écologiste Les glaciers grondants, célébrait la rencontre amoureuse. Dans Robot, l’amour éternel – titre a priori paradoxal, peut-on aimer un robot, le robot peut-il aimer ? –, il est question des tracas de la vie d’artiste comme d’une embellie. On y retrouve des traits propres à la figure du créateur : le goût du sublime, à travers des pièces à la beauté de diamant, le piano de la sonate D959 de Schubert, la Partita n°2 de Bach et l’aria « Solitude » de Purcell ; l’attrait pour la  chambre noire de l’imagination, happée par le fonds noir de la scène et des éléments de scène énigmatiques ; le magnétisme de la danseuse, présent dans chaque parcelle du corps, jusqu’à ses pieds, affichant une étonnante musculature. On lui connaissait moins des talents clownesques et un appétit à jouer avec le public.

Il n’est pourtant pas question de robot, au début de la pièce. C’est le cri déchirant d’un homme, car il se sait mourir bientôt, qui fend l’atmosphère à travers le piano grave d’un Andantino de Schubert, composé à l’âge de 31 ans. Le musicien, atteint de syphilis, mourra deux mois plus tard. Le petit plateau est désert, recouvert d’un long voile blanc et de quelques fragments d’un corps disloqué. Le piano s’inquiète, hurle et le voile sombre dans les béances du plateau, laissant apparaître le visage de la danseuse de 38 ans, dérobé à moitié sous un masque du théâtre nô, à l’œil fermé et l’expression sereine.

 

 
 

Dialectique existentielle

Dans l’art japonais, on dit qu’il faut « 30 ans pour que le masque devienne ton corps ». Le spectacle pose une toute autre question : l’artiste peut-elle devenir robot ? Une problématique qui agite le débat culturel français, à en juger d’après l’exposition qui se tient, actuellement, au Grand Palais. Elle brûle plus encore au Japon, où les ingénieurs ont voulu pousser la ressemblance des robots avec l’homme à l’extrême et envisagent la création de jumeaux-robots. L’androïde de Kaori Ito, quant à lui, se meut au fil de la lecture de son journal intime, débités sans affect par une voix artificielle, confiant à la fois l’angoisse de la mort permanente, le désir d’enfant balbutiant, les aspirations – « je recherche un temps qui ne [soit] pas encadré, le temps qui fait qu’on peut s’échapper de la mort » – et surtout, l’épuisement : « J’en ai marre de cette vie, je veux avoir une vie normale ». Robot étonnant de mimétisme : regard vide, gestes mécaniques, fractionnés, heurtés, hochements de tête …

« Il y a des danseurs qui dansent avec leur peau, d’autres avec leurs muscles, en tant que chorégraphe, je cherche à danser avec mes os », a déclaré Kaori Ito, qui, aimant à être comparée à un « insecte sensuel », cherche moins l’harmonie qu’une façon de transmettre une énergie mentale, la purification d’un trop-plein intérieur. Robot, l’amour éternel devient plus joyeux à mesure que la pièce progresse : amoureux, le robot s’est transformé en jeune femme euphorique ; elle attend un enfant – le petit garçon de Kaori Ito né à l’automne 2017. De l’accouchement, la danseuse dit : « Je sentais que je devais relâcher tout mon corps, ça doit être une sensation proche de celle que l’on ressent quand on est sur le point de mourir. » Après quoi, la vie reprend son train : le robot s’efface, se réincarne en pin-up narcissique ; d’un avatar de la modernité à l’autre, on passe de la sujétion du corps à la bastille de l’esprit. Le cycle se referme alors que le voile découvre des tombeaux. La danseuse se glisse dans le plus grand et se prépare, en vain, à un selfie, avant d’opter pour un sms, sidérant et laconique, destiné à son bébé : « Mon fils, je te donne la vie et en même temps la mort, bises, Kaori. »

On pourrait dire que le voile qui couvre la scène figure la frontière à traverser et les fragments de corps, l’enveloppe humaine qu’il faut, peu à peu, se réapproprier. On pourrait dire tout autre chose encore, l’essentiel étant dans le sentiment de beauté brute et profonde qui surgit, à nouveau, dans cette pièce. L’art de Kaori Ito, à l’image du titre oxymorique de la pièce, est clair-obscur. Tiraillé entre la lumière et l’obscurité, l’Occident et l’Orient, la matière et l’esprit, joueur, fragile, il s’impose comme la signature d’une artiste qui, en effet, danse parce qu’elle se méfie des mots. Robot, l’amour éternel, une nouvelle fois, est une œuvre d’acceptation – et de célébration. Il rappelle que l’artiste n’est poétique que parce qu’il ne nie rien de la mort et de toutes les insuffisances.

 

> Robot, l’amour éternel de Kaori Ito a été présentée le 27 et 28 mars à la Ferme du buisson, Noisiel ; les 25 et 26 mai au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines