Christopher Hittinger, Le Temps est proche Christopher Hittinger, Le Temps est proche © Sylvain Laporte
Critiques Bande dessinée arts visuels

Les artisans de la bande dessinée

Christopher Hittinger

Le festival de bande dessinée d’Angoulême approche à grand pas. Parmi la sélection 2013, un ouvrage attire l’attention : Le Temps est proche, publié par The Hoochie Coochie, un éditeur un peu particulier.

Par Gwendal FOSSOIS publié le 17 déc. 2012

The Hoochie Coochie, c’est quoi ? Des ouvrages « imprimés à l'encre et à l’huile de coude », voilà les quelques mots que l’internaute peut lire sur le site du festival d’Angoulême. Il faut dire que parmi la (riche) production indépendante et alternative, l’éditeur a l’originalité de la pratique avec le recours à la gravure. En janvier, The Hoochie Coochie aura la part belle dans la 40e édition du festival international de BD d'Angoulême, faisant l’objet d’une exposition au Musée du Papier pendant l’événement et jusqu’en mars 2013. Autre fait à noter, et non des moindres : un des titres de sa collection fait partie de la compétition officielle.

 

Synthèse poétique

Le Temps est proche, avec sa belle couverture jaune, est sorti en octobre dernier. Sans y paraître, cette bande dessinée représente un véritable défi : raconter, année après année, le XIVe siècle européen, point de bascule entre la fin du Moyen-Age et le début de la Renaissance. Avec ses planches tout en noir et blanc, Christopher Hittinger mêle les événements historiques à d’autres saynètes de fiction mais, et c’est le mot d’ordre, avec un humour grinçant. Le lecteur y trouve, pêle-mêle, l’explication de l’arrivée de la peste noire en France et le récit de vie touchant de Margery Kempe, mystique anglaise morte à la fin des années 1430. Qu’est-ce qui est vrai dans ces mini-histoires ? Franchement, peu importe. Ce siècle de misère, parmi d’autres, est condensé en 160 pages, là, entre nos mains. C’est un vrai travail de synthèse poétique qui met le doigt sur une peur ancestrale : la fin du monde.

Picturalement, l’auteur franco-américain, qui a déjà publié deux livres chez The Hoochie Coochie (Jamestown et Les Déserteurs), travaille essentiellement au crayon, au feutre et au stylo. Qu’en est-il alors des fameuses encre et huile de coude clamées par Angoulême ? Pour Alexandre Balcaen, du comité éditorial, « cela fait référence à l'impression artisanale, au fait d'avoir souvent les mains dans l'encre ». Il faut en fait revenir un peu en arrière pour comprendre tout l’enjeu de la pratique artisanale pour cette petite maison d’édition.

 

Tout à la main, ou presque

Quand The Hoochie Coochie naît en 2002, c’est sous la forme, d’abord, d’une collaboration étroite entre deux auteurs. Ils partent à Angoulême avec sous le bras des exemplaires de leur premier fanzine réalisé autour d’un photocopieur, le futur Turkey Comix. Un peu plus d’un an après, le concept est là : les couvertures de la revue sont désormais imprimées en gravure. « En plus de nos trois premiers livres, explique Alexandre Balcaen, toutes les couvertures de Turkey Comix sont imprimées à la main et une gravure imprimée main est insérée dans chaque numéro. En 2012, entre le Turkey Comix n°20 et le Turkey Comix 10 ans d'âge, nous avons réalisé plus de 3000 passages en presse. Ensuite, nous découpons les feuilles au format avec l'aide d'un massicot, on fait le rainurage, l'emboîtage, on colle les gravures en insert. D'où l'huile de coude. »

Pas mal de projets plus tard, dont l’intégration en 2008 de la revue DMPP, l’équipe s’est agrandie, la microstructure a pris de l’importance et publie de plus en plus chaque année. Le recours à la gravure n’est plus systématique, particulièrement dans les cas de tirages importants, comme pour Le Temps est proche justement. Mais cette technique d’impression, en linogravure ou xylogravure, marque véritablement, aujourd’hui encore, toute la charte graphique du catalogue, et les couvertures en particulier. « Nous continuons à envisager de nouveaux projets utilisant les procédés artisanaux. Le prochain Turkey Comix, en plus de sa couverture gravée, comprendra un cahier imprimé en sérigraphie. Géants, le portfolio d'Hittinger, a aussi été entièrement imprimé en sérigraphie par nos soins avec l'aide de la Fanzinothèque. L'année prochaine devrait encore voir deux ouvrages utilisant des techniques artisanales et d'autres encore sont envisagés pour l'avenir. »

Cette technique d’impression, si particulière pour la BD, renforce l’idée que la bande dessinée underground ou alternative a encore de beaux jours devant elle, à l’instar d’éditeur indé plus anciens comme L’Association, Les Requins Marteaux ou Ego comme X. La production, dans sa pratique manuelle, ramène l’auteur et son lecteur à la confection des fanzines, en voie de disparition, voire quasi-disparus. La BD devient, ou plutôt reste, un livre-objet à l’esthétisme pensé, comme une proposition de renouvellement face aux nouveaux défis du 9e Art. A l’aube de la production numérique, avec beaucoup de projets de talent (Les Autres Gens de Thomas Cadène), ce type d’initiative consolide plus que jamais l’existence, qu’importe sa stricte définition, d’une forme de roman graphique.

 

Christopher Hittinger, Le Temps est proche, The Hoochie Coochie, sorti le 18 octobre 2012.

The Hoochie Coochie, du 31 janvier au 24 mars au Musée du Papier, Angoulême.