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Critiques Théâtre

Chauves-souris du volcan

Présentée dans le cadre du festival Actoral à Marseille, la dernière création de la compagnie du Zerep met les bouchées triples. Un cabaret baroque et inclassable, où le kitsch flirte avec la mélancolie.

Par Julien Bécourt publié le 23 oct. 2019

 

 

De volcan, on n’en verra point, pas plus que de chiroptères. Comme toujours chez le Zerep, le titre est une pirouette sémantique qui pourrait signifier « avoir le seum ». Après avoir attaqué le répertoire de boulevard dans une réappropriation de Feydeau (Purge, baby, purge), entre boulevard scatologique et cauchemar lynchien, les voilà qui prennent à bras le corps la désillusion sentimentale et les affres de la solitude. À leur manière faussement désinvolte, où le grotesque et l’humour le plus scabreux côtoient la tragédie existentielle.

La scène s’ouvre sur un décor mi-Fassbinder, mi-Fellini, entre cabaret glamour et caverne rococo, scrutée par la vidéo d’un globe oculaire. Trois chimères aux yeux immenses de manga font entendre des sanglots lancinants, entourées de gros boudins pailletés qui pendent du plafond comme des testicules. Un semblant de teenager à capuche, derrière lequel se cache le chorégraphe Marco Berrettini, erre sur le plateau comme une marionnette de Gisèle Vienne. L’inquiétude rôde et la désolation se propage dans les soubassements. Entre deux numéros de music-hall débraillés s’instaure une atmosphère à la fois lugubre et joviale, sur fond de surf hillbilly, de blues d’outre-tombe et d’exotica hantée. Une musique jouée en live par Xavier Boussiron et un batteur qui manie avec entrain son balai (Julien Tibéri). Pendant ce temps-là, une gorgone à la langue pendante (Marlène Saldana) vient hanter les lieux, planquée en embuscade.

 

Poésie désenchantée

Les masques ne tardent pas à tomber. Sophie Lenoir, jambe dans le plâtre maintenue par une attelle, entame une chorégraphie désarticulée tandis que Stéphane Roger, piteux ménestrel qui tente par tous les moyens de faire entendre sa voix, se risque à un numéro de corps-à-corps libidineux avec une danseuse d’origine chinoise (Erge Yu, déjà présente dans Biopigs). Il n'y a que lui pour bredouiller « ch’avais pas que ch’avais danser ». Toute honte bue, le voilà qui déboule dans les gradins, déclamant en boucle un poème de rupture amoureuse. Le rire s’étrangle peu à peu et la mélancolie étreint le spectateur sans crier gare.

Derrière le bordel ambiant et l’incongruité des situations surgit alors une lueur de poésie profondément désenchantée. Contenant d’un seul tenant le romantisme et sa négation, la vulgarité et la mélancolie, la grâce et la cruauté, la beauté et l’obscénité, la compagnie du Zerep piétine le bon goût pour mieux exhiber l’inconscient collectif. Que reste-t-il quand on a tout perdu ? Des yeux pour pleurer et des masques grimaçants pour faire semblant de déconner. S'ils refusent de se l’avouer, les vrai-faux pitres du Zerep ne font que conjurer par l’absurde le désarroi de notre époque.



> Les chauves-souris du Volcan de la compagnie Zerep a été présenté les 10 et 11 octobre au Théâtre de la Criée, Marseille, dans le cadre du festival Actoral. Du 20 au 22 février au Centre Pompidou, Paris